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La
Presse littéraire
(12 Maï 2008)
Les naufragés de la vie
Par Rafik DARRAGI
Comme le suggère si bien son titre français, le roman de
Youssef Al-Mohaimeed, Loin de cet enfer, qui vient de
paraître aux éditions Actes Sud/Sindbad, fait la part
belle à la violence. Publié en arabe à Beyrouth sous le
titre Fikhâkh al-râ’îha en 2003, et plus récemment, en
anglais au Caire, il est, à notre connaissance, le
deuxième roman saoudien traduit en France après celui
d’Ahmed Abodehman, La Ceinture (2000). Né en 1964 à
Ryadh, où il dirige aujourd’hui le service culturel de
la revue Yamana, Youssef Al-Mohaimeed, est très connu
dans la région du Golfe. Avant Loin de cet enfer, il
avait publié un recueil de nouvelles, Un midi vide de
piétons, en 1989. Son troisième ouvrage, Al-Qârûra (La
Bouteille), doit prochainement paraître en russe. Appelé
Van Gogh à cause d’une oreille déchirée par un loup dans
des circonstances qui ne seront révélées qu’à la fin du
roman, un vieil homme, Turad, d’origine bédouine, se
retrouve dans une gare routière de la capitale
saoudienne, décidé à quitter définitivement cette ville
où il n’a connu que l’exil, la misère et l’humiliation :
« O fils des tribus libres et souveraines, ô fils de
l’immensité des steppes et des vallées, comment peux-tu
accepter de porter ce torchon, d’être serviteur, voire
(sic) esclave ? » (p.12). C’est à travers le regard de
ce personnage, à la fois narrateur et acteur, que le
lecteur suit le cours des événements. Turad relate les
faits et les commente mais ce n’est pas seulement lui
qui apparaît, en fin de compte, la principale victime.
Il y a aussi Aam Tawfiq, qui fut capturé dès son plus
jeune âge en Afrique par des négriers qui l’emmenèrent
ensuite en Arabie Saoudite où on le transforma en
eunuque. Et puis il y a, malgré lui, pour ainsi dire,
Nasir Abdel-Ilah, dont la trajectoire n’est pas moins
triste. C’est, en effet, à travers un constant
glissement de la réalité à l’imaginaire et vice-versa
que le narrateur, Turad, nous dépeint son histoire à
partir d’un dossier, oublié sur un siège de la gare
routière contenant divers documents d’identité ; ceux
d’un bébé abandonné à la porte d’une mosquée dans un
cageot à bananes. Il fut découvert le visage en sang,
des chats errants lui ayant dévoré un œil. Trois destins
tragiques qui s’entrecroisent au cours de ce récit avec
pour unique caractéristique une violence toujours à son
paroxysme. On peut se demander quelles motivations
inavouées, quels fantasmes secrets poussent cet auteur à
décrire des faits et des scènes aussi atroces ? Que
cachent ces violences datant d’un âge immémorial ? Dans
les brèches du passé Pour répondre à ces questions,
notons d’abord qu’à travers le roman de Youssef
al-Mohaimeed, ce n’est pas la métaphore de l’existence
qui est visée, celle de ceux qui, hommes ou femmes,
tentent de survivre aux naufrages de la vie. Non, car en
faisant télescoper le temps présent et les brèches du
passé, Turad, le narrateur, réduit cette distance
temporelle qui fait oublier le présent, qui détache de
la réalité. De la sorte, le lecteur est érigé en juge,
en mesure de déchiffrer le message que l’auteur veut lui
transmettre indirectement, à savoir : les tragiques
événements qui ont marqué la vie de ces malheureux
relèvent plus de la nature foncièrement méchante de
l’homme que de leurs destinées ou de leurs rêves. A cet
égard, Loin de cet enfer peut en fait être considéré
comme un roman psychologique car, en attribuant à son
personnage principal le rôle d’un narrateur omniscient
et omniprésent, le narrateur s’offre un moyen privilégié
de révéler son univers psychologique. Du coup, tout le
récit devient un subtil monologue intérieur où prédomine
surtout le sentiment d’une souffrance indicible. Aux
incursions dans les brèches du passé s’ajoute chez le
narrateur ce besoin de partage et d’identification qui
brûle en lui et qui le pousse à compatir à la souffrance
des autres : « Qu’est-ce que tu fêtes donc là ? C’est
quoi, cet anniversaire, Nasir, mon noble jeune homme ?
Est-ce que c’est un jour qui se célèbre, celui où tu
t’es retrouvé à la rue ? Ce que tu es en train de fêter
là, c’est ta naissance dans un carton à bananes jeté au
coin d’une rue ? Démuni de tout sous un ciel
nu…Qu’est-ce que tu es donc en train de fêter ? Ces
chats de gouttière cruels t’ont sauté dessus pour faire
un festin de ton petit œil qui brille, tu as poussé un
cri qui aurait dû s’élever au plus haut des cieux, mais
les cieux, il ne les a jamais atteints. »
(p.74).
L’auteur développe ainsi métaphoriquement un
aspect fondamental qui sous-tend notre condition
humaine, l’amour, la tendresse, l’affection. Pour son
personnage central, l’enfer, c’est la sécheresse du
cœur, celle de la société saoudienne, de ces négriers,
par exemple, qui, en Terre sainte, traînent leurs
esclaves de ville en ville, dissimulés sous une tenue de
pèlerin, ou de ces caravaniers en route pour le
pèlerinage qui n’hésitent pas à livrer aux loups deux
êtres humains qui voulaient les détrousser : « Je me
demandais : comment ces gens qui vont faire le
pèlerinage peuvent-ils commettre de telles atrocités ? A
quelle sorte de pèlerinage aspirent-ils donc ? Ils m’ont
arraché du giron de ma mère pour me voler et me faire
entrer dans ce pays en prenant le pèlerinage comme
prétexte… C’est donc comme ça qu’ils s’y prennent pour
faire un pèlerinage sincère, sans souillure, loin de
toute perversion, pour revenir auprès des leurs blancs
comme neige, absous de tous leurs péchés, et leurs
efforts agréés par Dieu ? » (p.110).Les hommes de
lettres contemporains ont, certes, pour la plupart,
admis la nécessité, voire l’utilité, d’illustrer et de
mettre en scène la violence. Elle fait partie de leur
environnement, celui, d’ailleurs, de toutes les époques
de l’histoire ; elle leur donne ainsi la possibilité
d’agir, selon leur vocation même, en témoins de leur
temps et de proposer une éthique, souvent sans s’engager
directement, mais par fiction interposée, dans une
critique délibérée d’une société qui, selon eux, va à la
dérive.Loin de cet enfer est dans cette optique. C’est
un livre qui se lit d’une traite grâce, paradoxalement,
à cette série de scènes insupportables qui lui impriment
ce côté subversif et cette intense charge émotionnelle
si caractéristique. La société de violence que dénonce
Youssef al-Mohaimeed puise ses racines dans une
idéologie de l’inégalité de valeur des personnes ; elle
vise, insidieusement, surtout ceux qui, hommes, femmes
ou enfants, sont laissés pour compte, démunis ou
handicapés. Mais, parce qu’elle est d’autant plus
destructrice qu’elle est inhérente à la morale sociale
qui règle et régit la collectivité, cette violence, qui
submerge les personnages, menace en réalité toute
l’humanité. Ainsi, semble dire l’auteur, il en va de la
pérennité de l’Homme ; si la morale sociale, pourtant
construite selon des principes intangibles et des
traditions immémoriales, n’est plus censée protéger
l’individu, c’est la loi de la jungle qui va s’instaurer
et sonner le glas de la ruine et de la déchéance.
R.D.
Loin de cet enfer, de Youssef
Al-Mohaimeed, roman traduit de l’arabe (Arabie Saoudite)
par Emmanuel Varlet, Actes Sud/Sindbad, 122 pages. La
Transe et autres nouvelles, de Cécile Oumhani,
Jean-Pierre Huguet Editeur, 128 pages.
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