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Critique littéraire :
La
Presse du 21/11/05 Littérature
Demeures de mots et de nuit - Recueil de poésie
de Cécile Oumhani
Nocturnes
"La nuit déroule ses longs cheveux sur les
chemins et les fleuves. Des hommes et des femmes rêvent
ou sont éveillés. La nuit gonfle les vagues
de la mer assombrie et des mains viennent se mêler
à nos doigts
Des mains inconnues pressent
nos paumes ensommeillées.
Nous les oublions à peine les avons-nous aperçues.
La nuit emporte mille images perdues. Qui les saisira
? Le visage de la nuit a tant de couleurs et nous les
enveloppons de draps mouillés de larmes et tissés
d'oubli au monde. La nuit est ivre d'ampleur et nous
sommes blottis dans des lits étroits qui sentent
le regret
".
C.O. (Demeures de mots et de nuit)
Matière de symbole à souhait, la nuit
dans l'uvre de Cécile Oumhani est un thème
récurrent qui reflète les angoisses de
l'être humain, les aléas de la vie, ses
incertitudes et ses oublis. Comme l'indique son titre,
Demeures de mots et de nuit, son nouveau recueil, illustré
par Myoung-Nam Kim, et édité par Voix
d'encre, renvoie explicitement à ce thème.
Ecrits pour la plupart lors d'une résidence d'écriture
à Saignon, en Lubéron, les poèmes
sont souvent traversés par ces images de nuit,
suggérant l'invisible, prenant le temps à
rebours, mais toujours éclairés par la
passion du mot. "La nuit gonfle les vagues de la
mer assombrie" et son visage "a tant de couleurs".
Insaisissable, cruelle, elle emporte nos plus belles
images, nos plus précieux souvenirs.
Riche en connotations, la métaphore du visage
aux mille expressions sous-tend la personnification
de la nuit, et comme pour l'être humain, elle
lui confère son unicité, sa différence
et son identité propre. Mais si l'individu perçoit
ce sentiment par rapport à la communauté
grâce à son visage, il en est autrement
avec la nuit. Pour Cécile Oumhani, la nuit affirme
sa singularité autant par son opacité
que par son ubiquité : "Ivre d'ampleur",
elle "déroule ses longs cheveux sur les
chemins et les fleuves".
Mais tout comme l'homme dont l'existence n'acquiert
tout son sens que dans le visage, la nuit n'assume pleinement
son rôle que lorsqu'elle apparaît "tissée
de brume" et tressaillant "dans sa couche
/ Parcourue d'un rêve de couleur".
Déjà, dans l'un de ses premiers recueils,
A fleur de mots, Cécile Oumhani écrivait
: "Le sens des êtres et des choses nous glisse
sans cesse entre les doigts. Je crois qu'on écrit
parce que nous sommes pris dans une toile où
il y a tant d'énigmes à démêler.
Nous habitons un monde chargé d'une opacité
que nous devons nous résoudre à ne pouvoir
traverser que de manière fugitive".
Peut-être cette prise de conscience, cette perception
aigue de notre condition humaine, est-elle un avant-goût
de cette "capacité négative"
dont parle le poète anglais Keats, cette mystérieuse
faculté qui fait que l'être humain aspire
à vivre à mi-chemin entre le mystérieux
et le naturel sans ressentir pour autant les affres
du doute ou d'une curiosité morbide.
A vrai dire, aucun poète digne de ce nom ne peut
prétendre vivre uniquement ex ductu rationis.
L'imagination, cette reine des facultés que chante
Baudelaire, est aussi indispensable à la création
poétique que l'air que l'on respire. Elle seule
permet de percevoir "les rapports intimes et secrets
des choses, les correspondances et les analogies".
Chez Cécile Oumhani, la perception de ces "rapports
intimes et secrets des choses" s'opère toujours
avec une grande délicatesse, par contraste, par
allusion, effleurant presque le sujet. Ainsi en est-il,
par exemple, de la perception presque tangible de la
mort d'un être cher:
"L'âme absentée des lieux, celle qu'on
attend au seuil de chaque pièce. Chercher en
vain dans les objets qui furent les siens. Elle, partie
Et ce précipité du temps où affluent
pêle-mêle la femme âgée, des
photos d'enfants et une jeune femme qui danse. Force
poignante de l'essence d'une vie qui revient, tel un
parfum et pourtant passée
Ce surcroît
de présence dans l'insaisissable".
Bien que rien ne soit dévoilé brutalement,
l'effet escompté, la prise de conscience, s'en
trouve intensifiée. Le contraste et l'opposition
existant entre "l'absence" et la "présence",
présentées comme un kaléidoscope
de choses vues et senties avec, en plus, le caractère
appuyé d'événements vécus,
permettent d'appréhender le réel dans
toute sa singularité.
Comme la nuit, le mot taraude Cécile Oumhani.
Seul le mot transforme notre passivité apparente
en une prise de conscience lucide:
"Retrouver la source des mots. L'intimité
avec le lit caché de nos jours. L'autre de
l'ombre".
Ou encore :
"Nue, la parole s'échappe, dérobée
à nous par les mots".
Signe de délicatesse et de pudeur, l'économie
du verbe reste néanmoins le trait caractéristique
de la poésie de Cécile Oumhani :
"Un visage de femme se découpe dans la nuit,
contre la vitre du train
Elle lutte face aux regards
inconnus. Cherche à contenir les larmes qui coulent,
malgré elle. Je détourne la tête,
plongeant vers la nuit qui se reflète dans l'eau
de la Seine. Juste laisser à son chagrin la dignité
de sa solitude". (Hiver 2003)
Passionnée d'absolu, mais discrète à
l'extrême, Cécile Oumhani rêve d'explorer
des terrae incongitae. Elle cite, en exergue à
son recueil, Edmond Jabès :
"Dans le silence, comme dans le sommeil,
Vivre, aimer, mourir hors du monde".
Comme lui, elle aspire à s'intégrer dans
l'univers, à plonger dans la profondeur des cieux
:
"Rejoindre la lumière
Et ce vertige des ailes
Mémoire de la trace première
Promesse en l'aube scellée
Que notre temps ne serait pas pesanteur
Et nous allons
Pauvres d'espace
Aveugles dans une étroite demeure".
Encore faut-il que ces hommes et ces femmes : "infimes
passeurs du jour"
qui marchent/ Ivres de
l'arche de la nuit
/ Vers les rebours d'une enfance
perdue, en soient capables.
Du mot à l'image! Face au poème, la peinture
sombre de Myoung-Nam Kim semble elle aussi habitée
par la nuit, soulignant davantage la pluralité
de sens.
Toute poésie est in fine une reproduction intime
de l'être, de ses désirs, de ses pensées
et de ses aptitudes. C'est pour cela qu'elle se décline
de mille façons. Parmi les voix poétiques
d'aujourd'hui, celle de Cécile Oumhani est attachante,
discrète comme une musique nocturne. L'émotion,
d'une tonalité mélancolique, y est constamment
contenue, retenue, par pudeur, mais aussi par respect
pour l'Autre.
R.D.
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Cécile Oumhani, Myoung-Nam Kim, Demeures de mots
et de nuit, Editions Voix d'encre.
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