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Critique littéraire :
Le roman arabe (1834-2004) — Etude de Kadhim
Jihad Hassen (Irak)
Panorama
Kadhim
Jihad Hassen est né au sud de l’Irak, en
1955. Traducteur et fin poète en arabe et en
français, il est actuellement maître de
conférences au département d’études
arabes à l’Institut national des langues
et civilisations orientales (Inalco) à Paris.
Il est l’auteur de plusieurs traductions d’œuvres
arabes classiques dont Le livre des prodiges, anthologie
des karâmât des saints de l’Islam,
publiée par Actes Sud en 2003. Il a également
traduit en arabe La Divine Comédie de Dante,
les œuvres complètes de Rimbaud, Un captif
amoureux de Jean Genet, ainsi que des essais de Jacques
Derrida et Gilles Deleuze.
L’étude, Le roman arabe (1834-2004), qu’il
vient de publier chez Actes Sud, est un bilan critique
dont le but est d’éclairer «le grand
public sur la naissance du roman arabe et sur son évolution»
(p.9).
Bien entendu, à cause de l’étendue
du sujet, opérer un tri parmi les auteurs et
les œuvres peut s’avérer difficile.
L’auteur a dû, par conséquent, restreindre
son choix aux «auteurs les plus significatifs»
(p.9). Il commence, dans les trois premiers chapitres,
par citer l’apport considérable des pionniers
comme Tahtâwî, Farah Antûn, Shidyâk,
Muwaylihî ou Jurjî Zaydân, qui ont
su tirer profit de la longue tradition littéraire
et philologique du monde arabe. L’auteur passe
ensuite en revue la longue série de métamorphoses
que connut le roman arabe : celle, d’abord, de
l’école littéraire issue de l’immigration
(Mahjar) avec Amin al-Rihani, Jubrân et Mikhâ’il
Nu’ayma, puis celle des intellectuels initiés
à la culture européenne, comme Tâha
Husayn, Tawfiq al-Hakîm, Aqqâd et autre
Mâzinî.
Selon Kadhim Jihad Hassen, c’est le regretté
Naguib Mahfoudh qui a donné «définitivement
à la fiction romanesque son droit de cité
en langue arabe» (p.360). C’est lui qui
a fait évoluer, à travers une cinquantaine
de romans et de recueils de nouvelles, le naturalisme,
puis le surréalisme et même la littérature
de l’absurde. Du coup, grâce à lui,
«d’une aventure risquée, le roman
arabe s’est… transformé en une pratique
constituée» (p.360). Puis à partir
du quatrième chapitre, l’auteur se livre
à une approche historique dans l’ensemble
du monde arabe, une sorte de panorama, fort original,
s’étalant de l’Irak jusqu’aux
confins de l’océan Atlantique, et constitué
d’une série de synopsis illustrant l’évolution
du roman à travers une prodigieuse pluralité
de thèmes et d’approches.
En Egypte d’abord, pays qui continue son rôle
de pionnier avec une insistance particulière
sur des thèmes de prédilection : le monde
rural (Sharqâwî, Yûsuf Idrîs,
Fathi Ghânim et Yûsuf Al-Qa’îd)
et la vie urbaine (Ibrahîm Aslân, Bahâ’Tâhir,
Sun’Allah Ibrâhîm), puis ensuite la
Syrie qui a vu éclore l’univers marin de
Hanna Mînâ, la satire acerbe de Hâni
Râhibou ou encore les préoccupations du
monde kurde, telles que les décrit Salîm
Barakât.
Vient ensuite le roman irakien annonciateur de la tragédie
que traverse aujourd’hui le pays, avec, entre
autres, Firmân, Takarlî et Janân Hillawî.
Aux deux autres pays arabes meurtris, le Liban et la
Palestine, Kadhim Jihad Hassen consacre deux chapitres.
Omniprésente, la guerre y constitue tout naturellement
le terreau où viennent puiser des romanciers
tels que les Palestiniens Ghassân Kanafâni
avec son émouvant Rijâl tahta l-Shams (Des
hommes dans le soleil, 1963), ainsi que les Libanais
Eliâs Khoury avec, en particulier, son second
roman, Al-jabal al-saghîr (La petite Montagne,
1977), Râchîd al-Da’îf, avec
son célèbre Azizî al-Sayyid Kawabâta
(Cher Monsieur Kawabata, 1995), ou encore Hudâ
Barakât avec son Hajar Al-dahik (La pierre du
rire, 1990).
Après avoir consacré un long chapitre
au «surgissement des particularités»,
de certaines minorités comme les Kurdes et les
Touaregs, puis insisté sur la figure emblématique
du Soudanais Tayyib Sâlih, Kadhim Jihad Hassen
analyse les productions romanesques en Jordanie, au
Yémen, dans les pays du Golfe et au Maghreb.
Un long périple, on le devine, nécessité
par le souci de l’auteur de présenter un
éventail aussi large que possible des tendances
artistiques ayant émaillé le roman arabe.
Négliger l’apport si riche en matière
d’expérimentations de ces pays serait faire
preuve d’une partialité coupable. Concernant
les cinq pays du Maghreb, Kadhim Jihad Hassen mentionne
notamment nos compatriotes Bashir Khrayyif et Mahmoud
al Mis’adî, les Algériens Abd al-Hamid
Ben Haddûga et Tahir Wattâr, les Marocains
Mobarek Rabî et Mohammad Barrâda, du Mauritanien
Mûsa Ould Ibnû et du Libien Ahmed Ibrahim
al-Faqih.
Une perception
de soi et du monde
Evidemment,
les œuvres qui évoquent cette littérature
du monde arabe sont nombreuses, mais toutes ne l’analysent
pas d’une manière aussi extensive. Ouvrage
volumineux (400 pages), fruit de plusieurs années
de travail, Le roman arabe (1834-2004) de Kadhim Jihad
Hassan montre que la clarté de l’analyse
a aussi ses exigences. Il est difficile, par exemple,
pour des raisons fort compréhensibles, d’opérer
un retour dans le passé pour suivre la genèse
de l’identité collective arabe et son cheminement
à travers les siècles. Ce qui aurait eu,
évidemment, le mérite d’offrir au
lecteur occidental des clefs pour jauger ce qui peut
l’être et tenter de comprendre ces multiples
prismes culturels au travers desquels les romanciers
arabes se perçoivent et perçoivent le
monde.
Pour autant, cet ouvrage ne néglige pas l’arrière-plan
des œuvres étudiées. Il ne dissocie
pas le roman de la vie quotidienne dont il est le reflet,
voire l’émanation. Succinctement, il rend
compte des divers aspects politiques, religieux et sociaux
de la période concernée. Autre mérite
: Il offre en outre, à travers les multiples
synopsis, une analyse lucide et méthodique de
la prise de conscience initiée par les romanciers
réformistes et la dynamique adoptée face
à l’histoire et aux conceptions modernistes
de l’Occident. L’auteur, en effet, est conscient
que «le roman arabe (du monde arabe et en langue
arabe) s’est trouvé sommé de faire
face à l’histoire et de méditer
des horizons le plus souvent bloqués. Des questions
touchant à l’avenir des Arabes entre foi
et savoir, identité et devenir, rupture et continuité,
se posaient avec une urgence particulière par
rapport à d’autres espaces culturels»
(p.359).
Enfin, bien qu’elle soit «restreinte»
, une riche bibliographie d’ouvrages critiques,
ainsi qu’un index des romans et des auteurs cités
font de ce livre une précieuse référence
pour les chercheurs.
R.D.
Kadhim Jihed
Hassen, Le roman arabe (1834-2004), Editions Sindbad/Actes
Sud, 400 pages.
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