Retour page accueil

 

Critique artistique

Peinture

Paris Octobre 2005

Sur les traces de nos artistes à l'étranger

Le peintre Ammar Ben Belgacem

Un monde paradisiaque


« Donnez-moi cet homme Qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai Au fond de mon cœur, oui dans le cœur de mon cœur. »
Ainsi rêvait Hamlet, le héros shakespearien. Et comme lui, nous nourrissons tous en notre cœur ce souhait impossible tant le besoin d’aimer est inné. Faut-il s’en étonner ? C’est effectivement ce
besoin qui gouverne chez Amar toute sa vision du monde :
« C’est l’amour qui sauvera le monde, mes pein-tures sont de l’amour », proclame-t-il. « Ma pein-ture est une fenêtre qui donne sur un monde de joie, un paradis de bonheur, un printemps éternel et une innocen-ce totale. »
Comme les impres-sionnistes, comme P. Cézanne qui disait : « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude », Amar aime chanter le triomphe de la lumière et des couleurs, en particulier celles de sa Tunisie natale, celles du désert tout proche, qui avaient déjà ébloui, bien avant lui, tant de peintres, fuyant les ciels couverts et brumeux de l’Occident : August Mack, Paul Klee, Louis Mouillet, ou encore Henri Matisse, et comme les impressionnistes, Amar est avant tout soucieux de transcrire immédiatement cette étrange ‘sensation’, ce ‘l’on ne sais quoi d’inat-tendu, ou d’étrange’, dont parle le poète Claude Michel Cluny :
« Le beau, vous en serez peut-être d’accord avec moi, n’est qu’une vertu passive qui ne saurait nous toucher, ni nous retenir, que lorsqu’on ne sait quoi d’inattendu, ou d’étrange lui donne ce caractère unique capable de régner en maître sur les sens et sur l’esprit, plus encore selon notre nature que selon les préjugés du monde… » (Disparition d’Orphée)
C’est précisément ce ‘l’on ne sait quoi’, cette chose étrange, cette essence de la peinture, qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on contemple pour la première fois les oeuvres d’Amar. Véri-table hymne à la joie, sa peinture est une pein-ture qui chante, une profusion de fleurs, de pois-sons, de papillons, disséminés sur toute la toile, une multitude de lignes courbes, « souples » et « douces », comme il l’avoue « dépourvues de violence ». Bref, une peinture ‘audible’ dirait Francesc Palomares, le subtil peintre valencien.
Hymne à la joie, mais aussi hymne à la lumière et à la couleur. Dans les toiles ‘amariennes’ point de contrastes, même en équilibre ; point de vio-lentes éclaboussures ; aucune masse obscure susceptible de réduire la luminance de l’œuvre. On pense à Iris, la messagère des dieux grecs, déployant ses ailes aux couleurs éclatantes de l’arc-en-ciel. Pas de contraste, pas d’ombre, et donc pas de lignes de démarcation abruptes, mais une profusion de couleurs douces et de lumière ; la couleur noire y est bannie :
« Je n’utilise jamais de peinture noire dans mes œuvres, comme elle représente pour moi la tristesse et la mélan- colie, je veux que mon art soit la vision d’un autre monde, monde de rêve, où les choses ne sont pas comme dans notre univers réel. Mon art doit être une image d’un paradis existant ailleurs, dépourvu des choses négatives que représente le noir. J’aime le noir dans les vêtements ou sur la peau des personnes mais jamais dans mes tableaux. »
Le charme, la beauté des couleurs, est peut-être, comme dit Picasso « dans l’oeil qui regarde ». Et pourtant, pour tenter d’exprimer la beauté, pour évoquer la splendeur d’une vision sur le monde et aller au-delà de la sensibilité naturelle, la démesure, chez le peintre surtout, n’existe pas. Faut-il le préciser ? On cherche en vain cette démesure dans l’oeuvre d’Amar : « J’ai horreur de la démesure », avoue-t-il.
Ses toiles sont toujours sagement ordonnancées, avec un caractère répétitif bien prononcé, selon une règle de continuité qui accentue la percep-tion visuelle. Ses sujets de prédilection restent les fleurs. Elles se trouvent souvent renvoyées par des motifs qui se veulent à la fois réalistes et symboliques. Il en est ainsi de la toile inti-tulée « Lady des îles » qui lui fut inspirée par une jeune femme originaire des îles Caraïbes. La figure centrale est une créature enchaînée aux quatre coins, symboliquement entourée par des
motifs divers : poissons, vagues, flore aquatique, rappelant l’océan.
Car, comme dans les œuvres de Chardin par exemple, la beauté des couleurs dans les toiles d’Amar, n’exclut pas totalement la ressemblance, mais, − et c’est là toute la différence − la res-semblance est plutôt basée non pas sur le pouvoir évocateur des couleurs mais sur le rapport des couleurs entre elles, sur leurs différences chromatiques, comme en témoignent des œuvres comme « Le jasmin de mon jardin », « Joie de l’amour », ou « Magnolias ».
Mais, modeste, Amar ne préconise pas une autre esthétique, ne revendique pas une façon particu-lière de transcender la réalité :
« Je ne préconise rien. Je me contente d’inviter le monde entier à découvrir mon univers. C’est un univers que je crois plein d’harmonie. Parce que je suis créateur, je veille beaucoup à l’harmonie des couleurs. »
Et précisément, c’est à cause de cette recherche de l’harmonie des couleurs que ses toiles ne sem-blent pas à thèmes. Souvent, elles apparaissent à la fois d’une simplicité déroutante et d’une subti-lité éblouissante. De sorte que loin d’être de sim-ples imbrications picturales, les tableaux d’Amar, grâce à leur potentiel expressif, leur charge émotionnelle, illustrent un puissant désir de partage et de communion, tant il est vrai que nous n’exprimons mieux nos sentiments et nos émotions qu’avec les couleurs :
« Mon objectif, c’est apaiser l’autre, charmer le visiteur avec mes couleurs, lui renvoyer l’image du monde paradisiaque dans lequel je vis en permanence. »

par Rafik DARRAGI

 

Retour page accueil