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Critique littéraire :

La Presse du 03/10/05 -Littérature

Au 28, rue de Marseille, Tunis- Roman de Danielle Barcelo Guez

Pèlerinage

Par Rafik DARRAGI

Qui n'a jamais un jour souhaité retrouver l'univers ludique de son enfance ? Revivre de vieux souvenirs enfouis précieusement dans les replis de la mémoire ? Il existe certains moments où l'on éprouve tout à coup, sans cause appréciable, une envie irrésistible de retourner sur ses pas, à la recherche d'un écho de ce que l'on a vécu. C'est le cas de Danielle Barcelo-Guez, qui vient de publier son premier roman, Au 28, rue de Marseille, Tunis, aux éditions L'Harmattan.

Née à Tunis sous le Protectorat, de parents espagnols, Danielle Barcelo-Guez avait quitté la Tunisie une première fois, à l'adolescence, en 1952, pour s'installer avec ses parents en France, à Reims. Mais la nouvelle vie en Champagne s'étant révélée plutôt difficile, toute la famille retourna à Tunis trois ans plus tard. En 1957, ce fut de nouveau le départ, cette fois, définitif, direction Metz, puis, en 1982, le Sud-Ouest, près de Toulouse. Les études terminées, la jeune Danielle se marie et s'installe à Alicante en Espagne, ville dont son mari est originaire, et où, depuis voilà trente ans, elle exerce comme professeur des écoles au Lycée français. Un beau jour, comme poussée par une force torrentielle, elle décide de revenir à Tunis pour revoir les lieux de son enfance :

"Je veux retourner à Tunis, je le désire de toute mon âme. C'est devenu pour moi d'une nécessité vitale, absolue, comme l'air que je respire". (p.14)

Jamais l'appel du pays natal ne fut si exactement ce qu'il doit être:

"De même que tous les fleuves vont inexorablement à la mer, je reviens à Tunis". (p.18)

Fruit ''d'inquiétudes insoupçonnées'' et de ''rêves cachés'', révélés ''par le plus pur des hasards'', à la suite d'un choc émotionnel déstabilisant, son livre, paru, à juste titre, dans la collection ''Graveurs de mémoire'', se veut comme "une chronique de la vie sociale d'un groupe de gens qui a vraiment existé mais qui a l'air tout simplement d'avoir disparu" ou encore, un témoignage "susceptible d'intéresser des personnes ayant vécu … une existence similaire". (p.116)

Le souvenir des joies et des peines

Il y a, certes, l'angoisse de ne plus retrouver ses repères, de remuer des souvenirs pénibles, mais, miracle ! La rue de Marseille figure toujours dans le guide touristique:

"La rue Zarkoune, la rue des Protestants, la Porte de France…quel pouvoir mystérieux ont tous ces mots sur ma pauvre mémoire endormie ? Jusqu'à quel point ces rues ont-elles joué un rôle dans ma vie ? Ces noms sont imprimés dans ma tête, ils ont une musique spéciale. Je les relis à voix haute, je suis fascinée". (p.15)

"J'aime imaginer que ses murs gardent intact le souvenir des joies et des peines dont ils étaient les témoins directs pendant tant d'années, qu'ils vibrent encore des sons qui ont fait vivre, chanter et pleurer ceux qui y ont vécu, que le placard de l'entrée sera éternellement imprégné des odeurs de pain italien, d'harissa, d'anchois, de citrons confits, d'olives et de boutargue". (pp.25-26)

"Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus", disait Proust. En dépit de l'astucieuse technique narrative qui privilégie la description brève mais objective, on devine aisément, derrière les situations incongrues ou cocasses, toute la détresse de cette déracinée, même si son livre finit bien :

"Je retrouve mes souvenirs d'enfance pour me rendre compte avec douleur de tout ce que j'ai perdu". (p.27)

Danielle Barcelo-Guez ne se contente pas d'exhumer des souvenirs : son attirance vers le passé participe d'une quête de la vérité:

J'avais l'impression qu'à l'école nous écoutions un discours et que dans la vie nous en expérimentions un autre. Lequel était vrai ? …Pauvres parents qui eux aussi vivaient très certainement dans l'erreur…chers ancêtres gaulois…(p.66)

Ecriture sur l'intime, ce travail tranche par son souci de vérité et la sincérité des propos :

"Les effets rétroactifs de l'harissa sont atroces mais rien ne paraît pouvoir entamer ma bonne humeur" ( p.93)

Sur une note sereine

L'auteur n'hésite pas à pousser le souci de vérité plus loin : témoin, ce passage où elle tente d'expliquer cette attirance pour Tunis:

"Quel chaos en moi, je suis très irritable, je pleure pour un rien ou au contraire je frise l'euphorie. Ce sont sûrement des effets tardifs de la ménopause. Pourtant avec les montées de chaleur habituelles j'en avais déjà bien assez". (p.14)

Grâce à quelques audacieuses acrobaties dans la chronologie, les chapitres apparaissent autant de brèches dans le passé :

''Au deuxième étage à droite'', ''L'été des vacances'', ''le jour de la lessive'', ''Les soirées rue Courbet'' ou encore ''Yasmine Hammamet'', chapitre qui a la particularité d'ancrer davantage le récit dans l'histoire contemporaine de la Tunisie, tissant, du coup, un lien des plus intime avec la réalité

Ainsi donc, tous ces chapitres semblent s'insérer admirablement dans l'œuvre; ils en étoffent la trame dans la mesure où leur structure même souligne indirectement le dédoublement vécu par l'auteur. En effet, l'appartenance à deux civilisations différentes y court en filigrane tant et si bien que toute l'œuvre apparaît en fin de compte comme un hommage dédié à son pays natal, la Tunisie, et à ses deux pays d'adoption : la France et l'Espagne.

Je me sens chez moi. Je suis bien.

Au 28 Rue de Marseille se termine sur cette note sereine. Comme par enchantement, le doute, l'incessant questionnement sur la pertinence de ce retour aux sources, a disparu. Devenu un 'pèlerinage', un vrai chemin initiatique, il symbolise désormais la question existentielle qu'il sous-tend dès le début de l'ouvrage : que peut valoir l'existence sans la possibilité d'un tel retour ?

R.D.

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Danielle Barcelo-Guez, Au 28, rue de Marseille, L'Harmattan, 172 pages.