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Critique littéraire :

 La Presse littéraire
(12 Novembre 2007)

Le roman arabe : la percée

«Le but de ce livre est d’éclairer le grand public sur la naissance du roman arabe et  sur son évolution» (p.9).

Telle est la mission  que s’est assignée Kadhim Jihad Hassan dans son nouveau livre, Le Roman arabe (1834-2004) paru fin 2006 aux Editions Sindbad/Actes Sud.

Originaire du sud de l’Irak, Kadhim Jihad Hassan  est poète, traducteur, critique littéraire et maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), à Paris. Parmi ses œuvres, citons : Chants de la folie de l’Etre et autres poèmes (traduits de l’arabe)et  Le Livre des Prodiges, anthologie des karâmât des saints de l’Islam (traduction suivie d’une étude- Sindbad/Actes Sud, 2003).«L’inflation» que connaît aujourd’hui le roman dans les pays arabes, son étendue, nécessitent, évidemment, un certain choix. Kadhim Jihad Hassan  s’est imposé  «deux sortes de réduction» : «Ne voulant pas faire une histoire exhaustive du roman arabe, j’ai restreint mon choix aux auteurs les plus significatifs. De chaque auteur retenu, je présente la démarche générale  et centre l’attention sur une ou deux œuvres  qui me semblent le mieux incarner son talent et résumer le sens de son initiative». (Avant-propos, p.10).  En revanche, il fait preuve d’innovation en n’hésitant pas à inclure dans son étude des œuvres peu connues, mais qui apparaissent comme caractéristiques du genre et de l’époque: «Des œuvres injustement négligées ont retenu…mon attention…Outre les pionniers du roman arabe et ses artisans les plus illustres, j’ai réservé un traitement particulier aux meilleurs romanciers apparus ces dernières quinze années, et qui sont rarement mentionnés dans les manuels de littérature arabe». (Avant-propos, p.10). A ce souci d’équité s’en ajoute un autre : celui de ne pas se couper de la réalité et de rendre compte des divers aspects politiques, religieux et sociaux de la période concernée.  «La présentation des œuvres est, chaque fois, rapportée à l’histoire moderne des pays arabes, façon de rappeler que chaque entreprise créatrice, surtout romanesque, est située, et qu’elle s’inscrit dans une histoire». (Avant-propos, p.10).

Le roman, reflet de la vie quotidienne

Négliger cet arrière-plan des œuvres étudiées, c’est dissocier le roman de la vie quotidienne  dont il est le reflet ; certes, non pas le reflet exact mais il en est l’émanation ; il en offre peut-être une vue quelque peu déformée, mais qui, en définitive, peut servir de base à une réflexion et constitue un enseignement utile : critique indirecte des temps présents, et possibilité donnée d’en tirer des conclusions. «Plus peut-être qu’en d’autres lieux et dans d’autres langues, le roman arabe (du monde arabe et en langue arabe) s’est trouvé sommé de faire face à l’Histoire et de méditer des horizons le plus souvent bloqués. Des questions touchant à l’avenir des Arabes entre foi et savoir, identité et devenir, rupture et continuité, se posaient avec une urgence particulière par rapport à d’autres espaces culturels». (p.359). Les premiers à soulever ces questions lancinantes sont, évidemment, ces pionniers de la nahda : les Egyptiens Tahtâwî et son Or de Paris (1834), œuvre mêlant le récit de voyage et les mémoires , et Alî Mubârak et son Alam al-Dîn (L’étendard de la religion), ouvrage volumineux (3 tomes) paru en 1882, visant les Azharites de l’époque, ou encore le Syro-libanais Farah Antûn, fondateur en Egypte de la revue avant-gardiste Al-Jâmi’a, auteur du célèbre Al-Dîn wa-l-’Ilm wa-l-Mâl aw al-mudun al-thalâth (Religion, science et argent ou les Trois Cités). Dans leur sillage vinrent ensuite des figures marquantes comme Tâhâ Husayn, Tawfîq al-Hakîm ‘Aqqâd, Mâzinî, Taymûr, Jubrân ou encore Nu’ayma. Mais c’est l’empreinte de Najib Mahfûz qui, selon Kadhim Jihad Hassan, sera la plus déterminante. Grâce à ce grand écrivain égyptien, «D’une aventure risquée, le roman arabe s’est… transformé en une pratique constituée».  (p.360). L’analyse extensive du roman arabe n’est guère chose aisée si l’étude n’est pas volontairement limitée dans le temps. Le travail de Kadhim Jihad Hassan tranche avec ce qui a été écrit sur ce sujet jusqu’ici. Certes, il existe, en français, plus d’un ouvrage sur la littérature arabe avec un aperçu plus ou moins intéressant, sur le roman, comme par exemple, A la découverte de la littérature arabe, du VIe siècle à nos jours, de K.Zakharia et H.Toelle, (Flammarion, 2003), mais, jusqu’à présent, aucune œuvre ne porte sur ce genre, d’une manière exclusive. Du coup, le livre de Kadhim Jihad Hassan n’apparaît pas comme une énième laborieuse compilation mais une étude approfondie et homogène de la percée et des acquis du roman arabe; pour s’en convaincre, il faudra lire, en particulier, le chapitre consacré à l’Irak et son analyse du roman de la guerre dans ce pays déchiré. Néanmoins, l’ouvrage de  Kadhim Jihad Hassan aurait pu être encore plus percutant si  les invariants, les signes précurseurs, les points de repère  incontestables qui structurent les romans cités, ceux appartenant en propre à tel ou tel auteur ou à telle ou telle école, avaient été davantage soulignés. On peut également  reprocher à l’universitaire irakien d’avoir fait preuve d’une partialité coupable en ne consacrant, à la fin du livre, qu’un chapitre aux cinq pays du Maghreb (dont quelques pages seulement -pp.336-351-à la Tunisie), alors que tout un chapitre est dévolu à la seule Palestine, mais comme nous l’avons précisé plus haut, cette étude ne prétend pas être exhaustive même si elle se propose de présenter un éventail aussi large que possible des tendances artistiques ayant émaillé le roman arabe depuis ses débuts. Opérer un tri parmi les auteurs  et les œuvres qui entrent dans cette longue, très longue période, peut donc s’avérer difficile et certaines limites et restrictions peuvent paraître arbitraires. A propos du chapitre sur le roman maghrébin, Kadhim Jihad Hassan  justifie son choix en ces termes : «Si nous présentons ici en un même chapitre le roman écrit en arabe dans les cinq pays du Maghreb, c’est que des liens historiques et une commune sensibilité culturelle rassemblent les habitants et les écrivains de cet Occident (sens du mot Maghreb) du monde arabe». (p.301).Précisons, enfin, qu’un index des romans cités, une judicieuse liste des romans traduits en français, ainsi qu’une riche et précieuse bibliographie, rappellent que cet ouvrage est une œuvre scientifique destinée surtout aux lecteurs non arabophones.

Rafik DARRAGI

 

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Le Roman arabe(1834-2004), de Kadhim Jihad Hassan, Sindbad/Actes Sud, Paris 2006, 398 pages

 

 

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