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Critique littéraire :
La
presse de Tunisie - Lundi 03 avril
06
William Shakespeare et Gérard de Nerval :
le théâtre romantique en crise (1830-1848)
— Essai de Alice-Clark-Wehinger
Pérennité
de Shakespeare
Gilles de village, sauvage ivre, histrion barbare, etc.
Qui ne connaît les célèbres anathèmes
lancés par Voltaire à l’encontre
de Shakespeare? En revanche, combien d’entre nous
savent que ce même Voltaire, «tout en condamnant
Shakespeare, le plagie»?
«Ainsi,
ajoute l’auteur de cette assertion, Alice-Clark-Wehinger,
«Sémiramis (1748) sera une tragédie
calquée sur Hamlet, Zaïre (1732) sur Othello
et la Mort de César (1743) sur Julius Caesar».
(p.12)
Alice-Clark-Wehinger
sait de quoi elle parle. Maître de conférences
à l’université de Nantes où
elle enseigne le théâtre de Shakespeare
et la littérature du sud des USA, elle vient
de publier aux éditions de L’Harmattan
un excellent ouvrage intitulé William Shakespeare
et Gérard de Nerval : Le théâtre
romantique en crise (1830-1848). Elle y analyse avec
acuité le rôle prépondérant
joué sous la monarchie de Juillet par Gérard
de Nerval dans l’évolution de l’esthétique
théâtrale et les expériences initiées
par les partisans de Shakespeare, notamment, Victor
Hugo, Théophile Gautier et Alexandre Dumas, dans
leur tentative de remettre en cause la tradition.
Pourtant, rien au départ, affirme Alice-Clark-Wehinger,
ne prédisposait ce poète et critique français
à s’ériger en défenseur de
Shakespeare. Ardent anglophobe durant sa jeunesse, il
avait, par esprit nationaliste, glorifié le génie
français et lancé des diatribes enflammées
contre tous ceux qui voulaient propager en France l’influence
anglo-saxonne, notamment, Chateaubriand. Gérard
de Nerval, en effet, reprochait à l’auteur
de René d’avoir contribué à
rétablir des liens avec l’ancienne nation
d’occupation mais aussi «d’avoir délaissé
la poésie au profit de l’argent».
(p.19)
Shakespeare,
Milton, Shéridau…
Mais cette
anglophobie ne dura pas longtemps. Grâce au travail
de certains critiques littéraires comme Guizot
et son Essai sur Shakespeare, Stendhal avec Racine et
Shakespeare, Chateaubriand avec son Essai sur la littérature
anglaise, et aussi grâce aux romans historiques
de sir Walter Scott qui vivait alors à Paris,
la littérature anglaise connut un engouement
sans précédent. A vrai dire cette littérature
anglo-saxonne était déjà multiple
et ne pouvait en aucun cas être réduite
à la seule et unique figure de Shakespeare. Plusieurs
écrivains français, partisans du romantisme
naissant et désireux de rompre avec l’esprit
académique traditionnel, se tournèrent
alors non seulement vers Shakespeare mais aussi vers
Milton, Sheridan, Byron, Radcliffe ou encore Shelley.
Ce fut le cas de Gérard de Nerval qui, s’identifiant
à l’image du dandy et du révolté,
n’hésita pas à adopter le comportement
libertin et les manières excentriques des Jeunes-France
byroniens. C’est peut-être cet engagement
total qui lui permit d’acquérir quelques
années plus tard cette acuité et cette
perspicacité critique dont il fit preuve pour
«relever dans les pièces britanniques les
plagiats du Boulevard français». (p.253)
L’influence
du barde anglais
L’étude
d’Alice-Clark-Wehinger fournit, à cet effet,
de remarquables chapitres et de précieux indices.
De la fameuse bataille d’Hernani (1830) et des
premiers metteurs en scène qui s’étaient
attaqués à Shakespeare comme Pixerécourt
et Ducange et l’éclatant succès
de Dumas, maître incontesté du grand ‘spectacle’,
jusqu’à l’école réactionnaire
de Ponsard des années 1840, elle passe en revue
les nombreux vaudevilles, les mélodrames, les
opéras bouffes et les drames musicaux portant
le sceau plus ou moins marqué du barde anglais.
Pourquoi
cet enthousiasme délirant pour Shakespeare? Cette
portée considérable d’œuvres
que certains n’hésitent pas à taxer
aujourd’hui de ‘boucheries’ ? Cet
engouement qui était si fort qu’aux dires
de l’angliciste J-J Jusserand, «dès
la Restauration, le répertoire shakespearien
servait à remplir les salles des théâtres
du Boulevard» ? Les raisons fournies par Voltaire
sont sans doute fondées : le spectacle, la pompe,
les scènes de bataille drainent la foule. Mais
il y a aussi d’autres motifs liés surtout
au drame historique qui a tant attiré les romantiques
français. Alice-Clark-Wehinger les énumère
brièvement mais judicieusement, au fur et à
mesure qu’elle évoque les exemples de traduction,
d’adaptation ou de plagiat qui ont attiré
l’attention non seulement de Gérard de
Nerval mais également d’autres critiques
littéraires et connaisseurs des lettres anglaises
comme Théophile Gautier, Hippolyte Lucas, Alexandre
Dumas, M.P.Meurice ou encore Castil-Blaze.
Mystères
et légendes
Parmi ces
motifs, nous relevons en particulier ce goût moyenâgeux,
entaché de grossiers défauts certes, mais
riche d’émotions, de mystères et
de légendes, que le théâtre shakespearien,
plus que tout autre, a su répandre. Parce que,
contrairement à la France, où le retour
au Moyen Age préfigure l’éclosion
du Romantisme, il n’a jamais existé de
réaction haineuse, ni d’ostracisme contre
l’art du Moyen Age en Angleterre, Shakespeare
comptait sûrement beaucoup plus sur l’imagination
de ses spectateurs que sur la cohérence de son
œuvre, pour s’assurer de leur participation.
Cela est
d’autant plus vrai, qu’à l’instar
du drame biblique, l’authentification historique
ne se posait guère. Il pouvait ainsi à
loisir présenter les meurtres, les complots et
les révoltes, dont ses spectateurs étaient
friands, avec les caractères d’événements
vécus. D’autre part, puisqu’il se
réclame de la vérité historique
et qu’il se réfère à des
événements connus de tous et admis sans
conteste, Shakespeare pouvait se croire autorisé
à introduire des actes et des situations à
la limite du réel et même de l’imaginable,
mais indispensables pour l’émotion théâtrale.
Le
rôle de Nerval
Mais
ce «nouveau théâtre» n’eut
pas en France le succès escompté. Après
une riche mais brève période due au parcours
de quelques figures emblématiques, comme Victor
Hugo, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas, faute
d’auteurs contemporains de valeur, les traducteurs
et les metteurs en scène prirent peu à
peu l’habitude de se poser en coauteurs des œuvres
shakespeariennes, au risque de mettre en cause le texte
lui-même : «Nerval, à la différence
de nombreux critiques, proteste contre les mauvaises
imitations des pièces de Shakespeare interprétées
pour l’opéra, le mélodrame, le cirque
ou le vaudeville. Il n’hésite pas à
récriminer contre l’irrespect général
des auteurs français qui déforment les
pièces de Shakespeare au profit de productions
extravagantes où les nuances du sublime et du
grotesque sont transformées en gros rires et
pleurnicheries affectées. Cet usage frivole d’auteurs
étrangers remettra en question l’essence
même de la réforme dramatique inspirée
de Shakespeare». (p.101)
Certes, c’est tâche ardue que d’aller
à contre-courant des idées classiques.
Mais Shakespeare est un dramaturge dont l’œuvre
reflète la pérennité de l’Humanité.
Ses écrits ont su traverser les siècles,
même les plus arides et les plus réfractaires
aux mythes, car ils portent sur l’homme, sur l’universel
et tant que vivra l’homme, son œuvre vivra.
"Shakespeare, disait André Maurois, a connu
tous les âges et peint toutes les passions de
l’homme; chacun de nous se retrouve en ses personnages".
Gérard de Nerval le sait for bien, lui qui s’est
donné la possibilité d’agir, selon
sa vocation même, en témoin de son temps.
Lucide, il a proposé une esthétique théâtrale
nouvelle en s’engageant directement dans une critique
délibérée, sachant pertinemment
que le temps demeurera le seul juge en définitive,
la mode et l’engouement une fois passés.
Rafik
DARRAGI
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Alice-Clark-Wehinger, William Shakespeare et Gérard
de Nerval : Le théâtre romantique en crise
(1830-1848), L’Harmattan, 296 pages.
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