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Critique littéraire :

La Presse Littéraire du Lundi 22 mai 06

Du côté des revues

Ici et là (revue de poésie) n°4

Poésie tunisienne d’expression française

Par Rafik DARRAGI

«Ô Tunis, tachée naguère par le sang du siècle en marche, du siècle qui défie la poésie, l’esthétique d’un ordre établi que d’aucuns voulaient vivre à leur convenance, Tunis, je t’ai quitté un jour contre mon gré, poussé par les tempêtes.»

Ce cri d’amour et de souffrance est du poète tunisien Claude Benady, extrait de son ouvrage Un été qui vient de la mer. Il est cité en avant-propos à une longue étude de Slaheddine Haddad intitulée «Un parcours tunisien», qui vient de paraître dans le n°4 de la revue Ici et là.
Ici et là est une revue de poésie éditée par la Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines d’un format inhabituel (15x30) et d’une conception graphique des plus originales. Parrainée par plusieurs personnalités du monde des lettres, notamment Andrée Chedid, Venus Ghoury-Ghata ou encore Roland Nadaus, elle présente un aperçu agréable et fort attrayant de l’activité littéraire française. On y trouve, au milieu de belles photos, dans un désordre apparent, des poèmes inédits comme ceux de Serge Delaive, Marc Giai-Miniet ou de Laurent Bourdelas ; des articles et reportages sur des festivals de poésie comme celui du Québec: “De retour de Trois-Rivière” de Dan Bouchery, ou sur des revues qui, peu à peu, commencent à faire partie du paysage poétique comme Eclats d’encre, qui en est à sa cinquième année d’existence (Cf. La Presse du 23/05/05). On y trouve également des entretiens avec des poètes et des artistes peintres, des analyses et des critiques. Dans la rubrique “Si près et si loin”, ô divine surprise : un superbe dossier où figurent, illustrés par une série de poèmes, deux articles portant sur la poésie tunisienne d’expression française : l’un de Slaheddine Haddad, l’autre de Cécile Oumhani.
Slaheddine Haddad est poète, et c’est en tant que tel qu’il analyse les fondements et les traits caractéristiques de la “poésie actuelle” tunisienne :
«C’est une poésie qui ne cache nullement ses intentions. Elle prétend atteindre l’universalité en agissant davantage sur la transformation du langage, l’apport de plus de musicalité et la diversité de ses inspirations. Sans doute parce que née de tensions, cette poésie s’annonce d’emblée présente et pleine d’assurance». (pp. 22-23)
Avant de souligner l’apport des pionniers, Marius Scalési, «le vrai parrain», et Slaheddine Tlatli, le nostalgique de l’antique Carthage, Slaheddine Haddad précise :
«C’est à partir de 1970 que nous assistons réellement à un regain de l’expression poétique française avec Claude Benady, Salah Garmadi, Moncef Ghachem, Hédi Bouraoui, Majid El Houssi, Mohamed Aziza, Tahar Bekri, Larbi Ben Ali, Amina Saïd : poètes qui vont en quelque sorte façonner et préparer les contours de la poésie actuelle.» (p. 22)
L’article se termine sur une note optimiste. Malgré les difficultés que rencontre la poésie aujourd’hui, Slaheddine Haddad reste confiant :
«En diversifiant ses sources d’inspiration et en s’ouvrant davantage sur l’Universel, la poésie tunisienne d’expression française semble habitée par le souhait de faire oublier la faiblesse de sa production. Elle donne cette image singulière d’une vague que rien n’arrête ; ni les aléas du temps, ni le cloisonnement provoqué par la politique mondiale n’ont d’effet sur elle. L’urgence la pousse à avancer et le temps contribue, chaque jour qui passe, à la rendre elle-même.»
Cette poésie actuelle a certainement de beaux jours devant elle. Comme le dit si bien Cécile Oumhani, «parce que les poètes naissent de leurs paysages et qu’ils vont, traversés de ses reflets et de ses lumières» Youssef Rzouga, Marianne Catzaras, Aymen Hacen , Hassen Bahani ou encore Slaheddine Haddad ne redouteront pas le manque d’inspiration, car ils continueront à interroger «sans cesse plus loin ce visible solaire de la terre tunisienne, de l’Ifrîqia…» (p.37).

R.D.

Poème inédit de Slaheddine Haddad

Troc

L’homme vendait de vieux cadenas
sans clés. Celui qui m’intéressait, il en
demandait un prix fort.
Je lui fais remarquer que l’absence de
clé ne justifie en rien le prix.
-Pour presque rien, le serrurier peut
vous fabriquer une clé qui va avec,
disait-il.

Je ne savais pas d’où venait la
contrainte.
Moi, je voulais un cadenas sans clé.
La pluie se mit à tomber serrée et la
discussion s’affaiblit,
s’arrêta d’elle-même.

Là où j’habitais, on ne fermait jamais
les portes.

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Ici et là, n°4.03/06. Revue de La maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines.

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