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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 20 Octobre 2003

Littérature

La passion
De Alia Mamdouh (Irak), traduit de l’arabe par Michel Galloux

Préface de Hélène Cixous

Portraits croisés

«Donnez-moi cet homme
Qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai
Au fond de mon cœur, oui dans le cœur de mon cœur»

Ainsi rêvait Hamlet, le héros shakespearien. Et comme lui, nous nourrissons tous en notre cœur ce souhait impossible tant le besoin d’aimer est inné. Dans le nouveau roman de Alia Mamdouh, ce besoin gouverne chez les principaux personnages toute leur vision du monde. Quatre portraits croisés, un cercle de famille en déliquescence : Mus’ab, un haut cadre irakien pétri d’orgueil, dominateur, Widad, sa quatrième épouse, belle et réservée, Hoda, sa seconde femme, l’héroïne, pour ainsi dire, du roman et leur fils Mazen, étudiant en Angleterre et déchiré entre deux cultures.

Plus qu’une réflexion sur les interactions de la vie moderne, ce roman apparaît surtout comme une prise de conscience identitaire résultant d’un traitement psychanalytique involontaire, une sorte de «cure de paroles» tout à fait fortuite. Selon un processus qui rappelle l’événementialité psychique chère aux freudiens, dans le sillage de James Joyce et Virginia Woolf, la romancière narre à travers les réflexions et les souvenirs de ses quatre personnages ce qui s’est produit depuis «l’actualité» des faits à l’origine de ces traumatismes et de ces dérives jusqu’à «l’inactualité» de ce qui se passe dans leur inconscient, c’est-à-dire l’action «posthume» ou encore «l’empreinte pathogène ».

L’actualité des faits se résume en fin de compte aux coups de boutoir de la passion qui taraude chacun d’entre eux. Tout le roman tourne autour de cette « maladie de la douleur vague » des temps modernes, l’épicentre du bouleversement étant un lit conjugal devenu à la fois «univers», «océan » et «théâtre», pour reprendre l’expression imagée d’Hélène Cixous, dans sa préface.

La narratrice principale, Hoda, par exemple, est l’inverse de Widad. Mus’ab la considère comme une femme incapable de se «transformer en épouse», condamnée à se tenir «toujours à distance, entre le domicile conjugal et la demeure des rêves» (p. 117). Pourtant cette « immaturité» qu’il croit déceler chez sa seconde femme, n’est rien d’autre que la manifestation d’un état d’âme, celui d’une personne, certes adulte, mais qui refuse de grandir, d’affronter la vie réelle. Constamment à la recherche d’elle-même, Hoda se remémore son passé, les circonstances de sa rencontre avec Mus’ab, ce « guépard qui cherche à retourner dans la jungle» (p. 101), dont elle est follement éprise. Malgré ses efforts pour comprendre cet époux volage, malgré son refus des conventions sociales, le constat final est amer : «Je n’ai jamais rien compris» (p. 114).

Son fils Mazen éprouve lui aussi les mêmes anxiétés. Comme elle, il est tiraillé à la fois par sa situation : «Je regarde à nouveau les eaux de l’océan. Je suis assis en face, sur un rocher, et malgré cela l’Occident est mon existence actuelle…» (p. 223) et par les souvenirs de son enfance: «Comme il était beau ce petit garçon que j’étais, l’enfant qui m’a quitté sans prononcer un mot et en laissant en moi la tristesse des années» (p. 236).

Mais vivant, l’un et l’autre en Angleterre, à Cardiff, l’épouse soumise et son jeune fils finiront pourtant par céder aux velléités d’émancipation qui les animent et peu à peu, les relations familiales finissent par céder. En effet, guidée probablement par un souci de ne pas porter préjudice au drame humain que vivent ses personnages, Alia Mamdouh souligne et élargit le conflit psychologique de ses protagonistes, en le sublimant en un sentiment d’impuissance ressenti devant la fatalité de la passion. La permanence des caractéristiques identitaires apparaît vite alors comme un leurre. Ainsi, lorsqu’il débarque à Heathrow, accompagné de la jeune et jolie Widad, Mus’ab est conscient de la blessure qu’il inflige à Hoda venue les accueillir à l’aéroport :

«Elle a une tache dans un coin de son âme qui, chaque fois que je la vois, frémit parce que j’ai eu des liaisons avec des femmes toujours nouvelles» (p. 29).

Sur un fond d’incantation permanente, où les réminiscences irakiennes ruissellent comme un flot, Alia Mamdouh crée une atmosphère troublante qui incite aux rapprochements et suggère la présence des effets dévastateurs de la passion. Bien que par sa manière de traiter la sexualité ne semble guère intimidée par les rigueurs de l’ordre moral et des mœurs de son temps, nous remarquons néanmoins une certaine retenue, louable chez les uns, déplorable chez les autres. Malgré le titre, La Passion, l’œuvre ne reflète guère ce «fantasme central… cette motivation psychique» dont parle le socioanalyste algérien Rachid Boujedra, «qui détermine l’œuvre artistique» et qui «engendre une littérature pudique, démunie de tout ce qui est charnel, sensuel et pathétique» (Le matin, 13/05/03).

Née en 1944, Alia Mamdouh vit actuellement à Paris. Elle a été rédactrice en chef du magazine irakien «Al-Râsid», puis journaliste à Beyrouth et à Rabat. Elle est l’auteur de deux recueils de nouvelles, d’une chronique de la vie littéraire arabe et de quatre romans. Actes Sud a publié La Naphtaline (1996), qui a été également traduit en anglais.

Rafik Darragi

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Alia Mamdouh, La Passion, roman traduit de l’arabe (Irak) par Michel Galloux, préface d’Hélène Cixous, Actes Sud, 240 pages.

 

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