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Critique littéraire :
La
Presse littéraire ( Le
02 Avril 2007)
Le Maghreb des pères
Le titre du nouvel ouvrage publié en janvier dernier
par la maison d’édition Chèvre-feuille étoilée de
Montpellier frappe par sa simplicité : Mon père (1).
C’est un bel ouvrage collectif qui réunit trente et une
contributions de femmes, exclusivement, portant sur le
thème du père.
Chacune y parle de son père. Et, en effet, comme ces
femmes sont originaires des «trois cultures du Maghreb»,
il s’agit donc bel et bien d’une véritable «fresque du
Maghreb des pères», qu’elles nous offrent, photos à
l’appui. Etant donné l’âge de la plupart de ces
collaboratrices, cette fresque correspond aux années 40
et 50, c’est-à-dire une période riche en événements
marquants de l’histoire du Maghreb.
Les Editions Chèvre-feuille étoilée s’étaient déjà
penchées sur ce thème. Leur publication, La Revue
Etoiles d’encre, La revue de femmes en Méditerranée, a
récemment consacré un numéro exclusivement à la quête du
père, qui a réuni une pléiade d’auteures confirmées et
depuis longtemps reconnues comme Maïssa Bey, Christiane
Chaulet-Achour ou encore Leïla Sebbar.(2)
C’est, en fait, cette dernière, Leïla Sebbar, qui est la
directrice de ce nouvel ouvrage. Elle y signe par
ailleurs une nouvelle, ‘Il chante en arabe’. Un chant
nostalgique entendu un jour dans la rue et qui déclenche
un retour vers l’univers ludique de l’enfance, rappelant
à l’auteur une mélodie orientale que son père
chantonnait en se rasant : «Vers la lumière, la brise de
l’enfance…». Des sauts dans le passé qui révèlent des
secrets parfois tendres, parfois lourds, tant il est
vrai que l’univers ludique de l’enfance reste
inséparable de la figure paternelle.
C’est à partir non pas d’une mélodie mais d’une photo
que notre compatriote, la poétesse Amina Saïd, évoque
son retour à ce monde de l’enfance. Son texte, ‘Sur la
rive de nos temps respectifs’, qui tranche par son style
poétique, est un cri de douleur mais aussi un émouvant
témoignage de piété filiale :
Dis-toi que nous n’en finissons pas de naître
Mais que les morts, eux, ont fini de mourir.
Reprenant, en conclusion, ces vers de Louis-René des
Forets, mis en exergue, Amina ajoute ces mots à
l’adresse de son père :
«Une fois encore, toi, mon père, mon trop semblable, sur
le chemin tu me précèdes, et nous nous inscrivons dans
ce qu’on veut appeler “l’ordre des choses”. Je suis sur
cette rive, et c’est comme si la distance garantissait
ta présence. Je reviendrai. Non sans douleur…Chacun sur
la rive de nos temps respectifs, toi tu as fini de
mourir, moi, je n’en finis pas de naître, à ton image»
(pp.275-76).
«Fixations affectives»
Bien entendu, on retrouve dans Mon père l’incontournable
Maïssa Bey. L’auteure de Entendez-vous dans les
montagnes, livre-témoignage sur la vie de son père,
torturé puis exécuté durant la guerre d’Algérie, avait
déjà contribué à la rubrique ‘Variations sur le père’ du
n° 27-28 de la revue Etoiles d’encre. Comme elle
l’avouait alors, sa nouvelle, ‘Mes pairs’, était née
tout naturellement d’une envie de suivre «les traces
laissées par les premières impressions de l’enfance, ce
que l’on nomme en termes savants:"les fixations
affectives"». (p.187). (Cf. La Presse de Tunisie du
20/11/06).
Maïssa Bey revient sur ces «fixations affectives». Comme
le titre ‘Fragment’ de sa contribution l’indique, la
perception y est très fragmentée. Dans une narration où
rien ne vient estomper l’effet tragique, des brèches de
la mémoire surgissent tout d’abord des images de
bonheur, du temps où la petite fille jouait avec son
père à la balançoire, à la plage ou encore dans la ferme
parentale; puis le souvenir lancinant, cruel de cette
soirée où des soldats ont envahi la maison, vidant tout
sur leur passage avant de repartir, emmenant avec eux
son père qu’elle ne reverra jamais plus.
Autre témoignage d’un vécu douloureux : celui de Sémira
Negrouche. Il tranche avec les autres textes car il ne
s’agit plus de souffrances dues à la guerre ou à la mort
comme l’œuvre de Maïssa Bey, de Leïla Sebbar ou de
Christiane Chaulet-Achour. Il s’agit surtout du
comportement anormal d’un père que sa propre fille
définit comme «ce passé présent» ou encore comme «une
métaphore» tant il est vrai qu’elle ne l’a «jamais
rencontré» ni dans ses «attentes d’enfant» ni dans sa
«conscience d’adulte» (p.237).
Selon l’écrivain Noureddine Saâdi, qui a signé la
préface de ce livre, toutes les contributions qui sont,
précisons-le, inédites, suggèrent, une «vérité
narrative» qui «met à bas les stéréotypes et les
discours convenus de nos sociétés» car elle dévoile «ce
caché, cette ombre de la filiation dans le féminin, la
part intérieure des pères quand l’extérieur est le
devoir être viril» (p.8).
Autant de voix, donc, contre toutes les formes de
proscription de la femme, en particulier ce silence et
ce confinement qu’on veut lui imposer au nom de la
pudeur. Aucune auteure ne semble se focaliser sur un
modèle d’écriture conventionnelle. L’engagement
personnel perce dans toutes les contributions, comme
s’il n’y avait qu’un seul désir qui les anime: aller à
contre-courant des normes dites prudentes ou
conformistes. Attitude ô combien compréhensible, car,
dans la mesure où la projection autobiographique produit
souvent un effet sécurisant, il ne s’agit plus
d’équilibre; il ne s’agit plus de concilier la libre-
pensée et les limites assignées à l’écriture féminine.
Dès lors qu’il devient matière à littérature, qu’il se
nourrit de souvenirs longtemps enfouis, l’écrit intime
ne se confond-il pas tout naturellement avec la vie?.
R.D.
www.rafikdarragi.com
__________________
(1)
Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar,
Editions Chèvre-feuille étoilée, 352 pages.
(2) Des Filles et des Pères, Etoiles d’encre, n° 27-28,
Editions Chèvre-feuille étoilée, 287 pages.
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