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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie (
Le 07 Mai 2007)

A propos du nouveau roman de Rafik Darragi La Confession de Shakespeare   

Ce génie aux mille facettes;

Par Adel LATRECH

C’est un fait incontestable sur lequel tout le monde est d’accord, Shakespeare n’a jamais fréquenté l’université. «Où a-t-il pu acquérir ce savoir qui fait pâlir plus d’un érudit?», s’interroge Rafik Darragi, l’auteur de La confession de Shakespeare.

D’autant que certaines suppositions et supputations plus ou moins fantaisistes, à cause du peu de renseignements précis sur sa vie, lui dénient la paternité de son œuvre pour en faire le prête-nom de personnages illustres, comme Francis Bacon ou le comte d’Oxford.

Rafik Darragi est titulaire du doctorat d’Etat es-lettres anglaises (la Sorbonne - Paris IV). Il a été professeur à l’université de Tunis et directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes.

Tout le mérite de Darragi est d’avoir défriché le sujet, en allant au fond de la question et en abordant de façon systématique tous les éléments et les événements contemporains du poète dramatique anglais. Il s’agit là d’une vaste fresque de l’Angleterre élisabéthaine, la dernière souveraine de la dynastie des Tudor ayant fait de son pays la «Merry England» riche, conquérante, intrépide, pleine de fougue et de passion. C’est précisément dans cette Angleterre-là que survient William Shakespeare (1564-1616).

Tous les écrivains et artistes mentionnés par l’auteur sont bien réels; ils ont existé : George Gascoigne, Thomas Kyd, Marlowe, Alabaster, James Burbage, Chapman, Marston, Rouley, Middleton, etc. Parce qu’ils étaient ses contemporains et que, a fortiori, ils ont dû, à un moment ou à un autre, croiser son chemin.

L’analogie des situations

A partir de ces suppositions, R. Darragi a construit un livre solide, tout en émotion, avec des arguments laborieusement bien fondés, patiemment tissés et étayés. Une somme de recherches et de travail psychologique considérables qui interviennent de manière concomitante et complémentaire dans le déroulement du récit.

Le plus remarquable dans ce récit, c’est que l’auteur parvient, à travers l’évocation des différentes étapes de la vie de Shakespeare, avec ce qu’elle comporte comme rencontres, repères, réflexions, à nous faire admettre que les problèmes auxquels il est confronté demeurent d’actualité aujourd’hui.

«Le puritanisme ou fanatisme religieux, écrit-il, commence à dépasser les bornes. Il faut que le peuple prenne conscience du péril… C’est parce que la bonne pratique de la religion s’est affaiblie et dégradée et que les vraies valeurs de la spiritualité ont dévié que les puritains anglais se sont arrogé le droit de viser le pouvoir. Ils veulent fonder une nouvelle Jérusalem par les armes». Ce que sous d’autres cieux et à une autre époque, certains illuminés envisagent l’institution d’un nouvel empire ou califat islamique.

Dans la bouche d’un moralisateur attentif au sort de Shakespeare, plutôt critique vis-à-vis des puissants du royaume, il est écrit : «En tant qu’écrivain soucieux de plaire mais aussi d’instruire, vous ne devez jamais vous taire sur les maux universels, entre autres la violence d’Etat, une violence dirigée contre l’individu au nom de la loi. Par prudence, ne vous aventurez pas très loin. C’est au lecteur averti de décrypter votre message, de lire entre les lignes. Il doit lui-même deviner que rien, désormais, ne peut s’opposer aux heurts, aux conflits et aux affrontements qui vont se donner libre cours dans le pays puisqu’il n’existe plus de légitimation morale à ce qui est devenu le pouvoir».

La passion, la folie et la démesure

L’histoire a fourni à Shakespeare un terrain favorable et propice à toute la verve dont il était capable. Avec Roméo et Juliette, il entraîne les deux héros dans un vertigineux tourbillon de passion et de mort. La passion la plus sublime est ici soumise au destin le plus cruel.

Dans Hamlet, prince du doute et de la liberté, Shakespeare donne à la folie un ton exceptionnel. Folie feinte d’Hamlet aux répercussions imprévues, folie réelle d’Ophélie aux conséquences pitoyables ; tels sont les personnages de cette tragédie qui offre au public avide toute l’ampleur de sa démesure. Irrésistiblement hanté par la sorcellerie, la folie et la mort, Shakespeare produit avec Macbeth, tragédie de l’ambition et du remords, suant l’angoisse, le drame le plus expressif de son théâtre.

Ecrit pour un public composé d’hommes du peuple et d’aristocrates, ce théâtre étonne par la variété et la vigueur du style, par le foisonnement des personnages dont Rafik Darragi s’évertue à sonder l’âme, par leur diversité sociale et psychologique, et, enfin, par la maîtrise de la construction dramatique.

Dès ses débuts, Shakespeare a suffisamment remué le théâtre londonien et su ravauder de vieilles pièces pour en faire de nouvelles, au point de susciter de furieuses invectives et de s’attirer en 1592 les foudres d’un pamphlet signé Robert Greene. Acteur et auteur, il règne en maître sur le théâtre du «Globe», puis devient le copropriétaire de la compagnie des Lords Chamberlin’s Men, laquelle bénéficiera à partir de 1603 de la protection du roi.

Parvenu au faîte de la réussite, Shakespeare s’éloigne progressivement de la capitale où il est l’objet de toutes les attentions sans pour autant renoncer à cette éthique qui constitue une de ses particularités. Une éthique qui ne l’engage pas dans une critique délibérée de la société ou dans une lutte contre le pouvoir et les autorités en place mais qui, néanmoins, l’autorise à faire un pied de nez à l’adresse de ces puritains qui tentent, aujourd’hui, de nous museler.

Par Adel LATRECH

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La Confession de Shakespeare, de Rafik Darragi,

L’Harmattan, 2007, 189 pages

 

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