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Témoignage :

La Presse de Tunisie (
Le 09 Avril 2007)

Entretiens, réflexions, références, vision littéraire d’un grand écrivain…

«Rien ne m’a été aussi difficile, au cours de ma trajectoire culturelle, que la préparation de cet ouvrage» (p.11).

Cet aveu de Ragâ’ al-Naqqâch en dit long sur l’importance de Pages de mémoire, œuvre magistrale sur Naguib Mahfouz que les Editions Actes Sud viennent de publier. En effet, les entretiens qu’il a conduits «portent sur la vie de Naguib Mahfouz…et se déploient, menés avec le souci du détail et de la précision, de façon à obtenir un portrait achevé — ou presque — de cette personnalité hors du commun» (p.12).

Sept ans : c’est le temps qu’il aura fallu à ce livre pour voir le jour. L’idée de l’écrire avait germé en 1990 lorsque l’écrivain et critique littéraire bien connu Ragâ’ al-Naqqâch, sur proposition de la maison d’édition du quotidien cairote Al-Ahram, accepta de conduire une série d’entretiens avec Naguib Mahfouz. Commencés le 1er août 1990, ces entretiens furent achevés fin décembre 1991. Ils se déroulaient, à raison de quatre séances par semaine, pour la majeure partie, au café Alî Baba de la place Al-Tahrir, au centre du Caire, où Naguib Mahfouz avait une table au second étage. La séance commençait le matin vers huit heures et durait trois heures environ. Pour diverses raisons, le livre ne fut publié qu’en 1997 sous le titre : Safahât min mudhakkirâtihi wa adhwâ’jadîda ‘alâ adabihi wa hayâtihi.

On comprend aisément les états d’âme de Ragâ’ al-Naqqâch. L’ampleur et l’importance du projet l’exigent. Quelle forme définitive devait-il donner à ces entretiens qui ont nécessité cinquante heures d’enregistrement? Ajouter un commentaire ? Prendre position sur tel ou tel sujet ? Ou encore «éclairer la toile de fond» ? Autant de questions qui ont longtemps taraudé le journaliste : «Comment allais-je donner à imprimer toutes ces réflexions, ces opinions, audacieuses et à la limite de la provocation parfois, que Mahfouz avait exprimées, en réponse à mes nombreuses questions ?» (p.14).

Sa décision finale fut de «présenter les propos de Mahfouz, simplement, tels que je les avais entendus, sans commentaires, précédés, en tête de chacun des chapitres, par un bref rappel de mes questions…» (p.15).

Vingt-deux chapitres donc qui relatent, on ne peut mieux, les diverses étapes du parcours d’un homme qui savait, depuis qu’il était un tout petit garçon courant dans les ruelles de Gamâliyya, qu’il serait, un jour ou l’autre, écrivain : «Je me mettais souvent dans l’embrasure de la porte du café et me délectais à écouter les récits du poète au rebab, même si je n’en comprenais pas tout à fait le sens. J’en ai été marqué, et cet effet est manifeste dans mes œuvres, où j’ai cherché à restituer l’ambiance des quartiers populaires comme dans Passage des miracles (Zuqâq al-midaqq)» (p.33).

La rue et le café : source d’inspiration

C’est surtout ce lien original tissé entre les œuvres d’une part et la vie quotidienne de l’écrivain, d’autre part, qui frappe le lecteur et le tient en haleine tout au long du livre. C’est lui qui restitue une cohérence à l’œuvre malgré la chronologie trop linéaire. Voici comment Naguib Mahfouz raconte la genèse de son roman Les Fils de la médina (Awlâd Hâratina) qui a fait couler tant d’encre et suscité tant de controverses : «Je me suis marié en 1954 et j’ai alors imaginé que l’écriture de scénarios allait être ma seule activité d’écrivain, ce qui me permettrait d’avoir un revenu complémentaire pour subvenir aux besoins de ma nouvelle famille.

Un jour d’octobre 1957, j’ai senti une vibration étrange me gagner et, ravi, je me suis retrouvé en train d’écrire» (pp.120-21).

L’administration, avec la rue et le café, a été sa source d’inspiration intarissable. Il y a servi pendant trente-sept ans; en revanche, elle lui a «fourni une matière humaine importante» (p.47), une galerie de portraits dont l’archétype est certainement Othmân Bayyoumi. Le personnage central de Son Excellence (Hadhrat al-Muhtarâm), dont la carapace de fonctionnaire droit et intègre se lézarde peu à peu, se révèle en fin de compte non pas un héros stoïque, fidèle jusqu’au bout à sa profession de foi, mais un antihéros, pétri de contradictions, solitaire, personnage à la fois passif et actif, un abd, sujet au wahm ou fantasme, dénué de tout sentiment altruiste.

Même l’éclectisme de ses références, les réflexions dissonantes ou encore son esprit de provocation témoignent de ce besoin d’expliciter sa vision de la littérature. Ainsi, parlant de l’art expressionniste, des œuvres de Kafka, de Samuel Beckett ou encore de Marguerite Duras, Naguib Mahfouz n’hésite pas à prendre le contre-pied des adeptes du Nouveau Roman : «Si les théories littéraires ne m’intéressaient pas en tant que telles, je n’en suivais pas moins leur mise en pratique, et avec un esprit critique. Je n’ai pas adhéré, par exemple, au courant du Nouveau Roman, car il m’a été difficile de comprendre les œuvres d’Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute. L’analyse et les critiques de leurs textes ne m’ont rendu cet univers que plus hermétique» (p.62).

Mais cet ouvrage ne concerne pas uniquement la vision littéraire de ce grand écrivain. Témoin de son temps, Naguib Mahfouz, on le sait, avait pris des risques considérables. Pages de mémoire est, par conséquent, un témoignage précieux sur son œuvre et sur son époque mais aussi sur son engagement politique et religieux. Livre à lire et à relire.
 

Par Rafik DARRAGI

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Naguib Mahfouz, Pages de mémoire. Entretiens avec Ragâ’ Al-Naqqach,

traduit de l’arabe (Egypte) par Marie Francis-Saad, 248 pages.

 

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