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Entretien :

La Presse littéraire (
12 Mars 2007)

Tahar Békri ou l’amant de la lumière

Par Rafik DARRAGI

 A l’heure où le Printemps des poètes approche, où en sommes-nous des liens qui unissent la poésie au public d’aujourd’hui ? Quel rôle peut-elle jouer dans cette vie, «pleine de bruit et de fureur» où tout est à l’urgence? La Presse est allée interroger pour cela notre poète national Tahar Bekri, qui vit à Paris et qui a, dans le cadre de ce festival, participé à une «rencontre-lecture de poésie» à l’Université de Paris X-Nanterre (jeudi 8 mars).
- Dans votre dernier recueil, Si la musique doit mourir (Ed. Al Manar), nous trouvons (quatrième de couverture) cette définition de votre poésie : «L’œuvre de T. Bekri, marquée par l’exil, l’errance et le voyage, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, dans la mêlée du siècle, elle est en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières». Voulez-vous nous l’expliquer un peu plus en détail ? Est-ce à dire que vos recueils se ressemblent dans cette «quête d’horizons nouveaux» et qu’il y a, malgré tout, une certaine continuité ou, au contraire, pensez-vous que chaque recueil est un nouveau départ ?

Je m’emploie à ce que chaque recueil soit l’expression d’un thème nouveau mais tous mes livres sont liés par les mêmes problématiques qui soutiennent un projet poétique, un univers, une vision habitée par des questions fondamentales : la vie humaine, sa dignité, sa défense contre la volonté de mort. Comment aimer la beauté du monde sans liberté ? Est-il acceptable de réduire la surface de la terre à un carré étroit ? Veiller à être regardant au lieu de se complaire à être regardé. S’imprégner de l’Histoire, féconder l’espace et le temps, sillonner l’expérience humaine, labourer ses sentiments, aller au plus profond de son mouvement exigeant, faire de l’expérience individuelle une quête perpétuelle, singulière et commune, toujours recommencée. Vous êtes toujours le même et à chaque fois différent, nouveau et neuf comme un instant, dans la durée et la permanence.

- L’expression «Parole intérieure, dans la mêlée du siècle…» ne signifie-t-elle pas votre engagement ? N’est-elle pas une allusion au rôle social du poète ? Si oui, en ce qui vous concerne, lequel ?

Toute quête en poésie est d’abord un soliloque, une parole nourrie du vécu, une corde avec laquelle on tire l’eau du puits. C’est une parole haute qui s’écrit en silence. La poésie n’est pas le bruit, le vacarme, le discours appauvri par sa propre redondance. Du plus profond de moi, j’essaie de dire mon être. Non pas l’apparente surface, la monotone et répétitive quotidienneté, portée comme une carapace, mais le questionnement des vérités qui nous demande tant de flammes pour dissiper l’obscurité. Cependant, que vaut ma lumière si elle n’éclaire que mon seul chemin ? Même en volant le feu, il n’est pas certain que ce qui m’entoure n’ait pas besoin d’autres lumières pour échapper à tout ce qui le menace: la guerre, la violence, le fanatisme, l’injustice, la misère, etc. Le vécu individuel ne m’empêche pas d’être à l’écoute du monde, au contraire. Pour autant, mon engagement ne peut souffrir le discours idéologique, dogmatique, de propagande. D’où qu’il vienne. La poésie n’est pas la langue de bois. C’est la langue du feu intérieur, nourrie des événements du monde. Il s’agit donc moins de rôle social au sens premier du terme que d’être du côté de tout ce qui émancipe les êtres, défend leurs valeurs fondamentales dans un monde plus beau, plus juste et plus fraternel.

- Dans notre article consacré à ce recueil(*) précisément, nous avons insisté sur cet engagement et nous l’avons même qualifié de «point de non-retour». Allez-vous poursuivre cet engagement, sachant qu’il risque de rendre votre poésie quelque peu stérile ?

Sans revenir à un débat, objet de tous les malentendus, depuis des décennies, je voudrais juste ici me référer à Mahmoud Messadi qui distinguait en littérature l’iltizem de l’ilzem. Le premier est l’auto-engagement, la conscience morale de l’écrivain, son éthique, sa déontologie, sa responsabilité, le second est l’écriture sous contrainte, au service d’une cause, d’une idéologie, le poète fait voix de son maître, chantre de la volonté du prince. Pour ma part, je veille avec force et conviction à ce qu’il n’y ait jamais de concession sur mon travail de poète, mon écriture, mon émotion, mon langage. J’écris en réagissant à ce qui m’émeut, ce qui me bouleverse, ce qui m’aide à défendre l’amour de l’humanité, à garder mon visage humain. Toujours avec cette exigence que le poème n’est pas une réponse ni une solution mais un questionnement des vérités. Dès lors, que l’événement soit personnel ou extérieur, ce qui est la même chose pour moi, l’important est que l’écriture soit profonde, convaincante. Je n’ai pas d’a priori. Evoquer une larme sur un visage peut devenir un océan de questions sur la vie, l’amour, la mort. De la plus petite feuille de l’arbre, on peut aller à la recherche de tant de forêts de sentiments humains complexes, ambigus, contradictoires, mystérieux, beaux, trop humains pour qu’ils soient si simples…

- Vous avez traduit votre poème «Afghanistan» en arabe. Vous avez donné pour titre à votre dernier recueil, Si la musique doit mourir, le premier vers du poème «Afghanistan» . Vous semblez être préoccupé plutôt par le message. Quel rôle attribuez-vous alors à l’inspiration, à la cadence et à la musicalité du poème ?

Non, je ne suis pas préoccupé par le message direct mais par le sens et son écriture. Peut-être que ce livre paraît plus accessible dans sa lisibilité. Dans ce poème, écrit après le 11 septembre et traduit dans plusieurs langues, dont le slovène et le roumain, je pose des questions à ceux qui interdisent la musique, cassent les pianos, détruisent la sculpture, empêchent l’art, humilient les femmes et massacrent au nom de l’Islam. Une telle vision du monde me révolte et m’horrifie. D’où qu’elle vienne, où qu’elle soit. L’inspiration n’est pas en dehors du sens, de ce qui bout dans ma poitrine, de ce qui brûle mes lèvres et ma plume. L’inspiration à elle seule ne suffit pas. Il y a tout le travail d’écriture et ce livre a un rythme particulier, une structure poétique, une musicalité spécifique, une répétition insistante de questions qui se veulent aussi une philosophie de vie qui dénonce une grave et sombre vision du monde. Le poète est l’amant de la lumière, comment peut-il admettre les funestes funambules, les gardiens de l’ombre ?

- Avez-vous songé à écrire des poèmes en prose?
Je pense que la question ne se pose plus en ces termes, car il y a bien longtemps que la poésie a dépassé le clivage entre prose et versification. Cette dernière n’est plus suffisante pour définir un poème. Et combien de proses sont-elles bien plus poétiques que des poèmes en vers. L’écriture de Khalil Gibran en est l’illustration parfaite. Il faut lire son Sand and foam (Sable et écume). Le rythme, le sens, l’économie du verbe, la recherche esthétique, la langue, l’univers métaphorique, dans mon cas, peuvent aider la définition du poème.

- Votre poète préféré ?
Un poète ! Ce serait bien réducteur ! Plutôt des poètes ! Plutôt certains poèmes d’Homère, Ovide, Al Maârri, Rûmi, Bashô, Rimbaud, Saint-John Perse, Pessoa, Gunnar Ekelöf, Hölderlin, Chabbi, Neruda, Gibran, Ritsos, Seféris, etc.

-Aimez-vous les romans ? Comptez-vous un jour écrire un roman ?
Oui, bien sûr, j’aime le roman. J’en lis régulièrement. Aussi, pour mon travail académique et universitaire. Autant que je peux, en français comme en arabe, surtout de la littérature tunisienne et maghrébine. Je considère cela comme une priorité. Ma fibre personnelle va plutôt vers la poésie. Cependant, je ne ferme pas les portes et d’excellents poètes comme Kateb Yacine ou Mohammed Dib ont montré qu’ils pouvaient être de grands romanciers. Si je n’ai pas écrit de roman, j’ai régulièrement écrit des Carnets. Ils vont paraître chez Elyzad sous le titre Le Livre du souvenir.

-Vous référez à votre formation et à votre bilinguisme par une image originale : «J’habite une maison à deux fenêtres». Vous résidez en France et vos quatre derniers recueils, L’Horizon incendié, Les Songes impatients, La brûlante rumeur de la mer et Si la musique doit mourir, sont en français. A quand votre nouveau recueil en arabe, cette fois ?

Hélas, l’expérience de mon recueil en langue arabe Moudhakkarat aththalj wa nar (Journal de neige et de feu), paru à Tunis en 1997 et épuisé depuis plusieurs années sans que l’éditeur puisse le rééditer, est décourageante et me laisse un peu sceptique. Pour autant, ce que j’aimerais publier en arabe est une anthologie personnelle ou un choix de poésie pour une édition bilingue.

-Tous vos poèmes en français sont en vers libres. Suivez-vous le même mode en arabe ? N’aimez-vous pas les poèmes métriques ? Que pensez-vous des règles traditionnelles de la poésie arabe ?

Je pense que la problématique est la même, en français comme en arabe. La distinction entre prose et poésie ne se situe pas au niveau de la versification ou de la métrique. Si telle était la ligne de démarcation, il y a fort longtemps que la critique aurait résolu les difficultés de la définition de la poésie, ouvert le mystère de tant de livres. Je suis surpris de lire encore dans la critique arabe la distinction faite entre le poème libre et le poème en prose, y compris chez les poètes arabes qui se veulent d’avant-garde. Je ne suis pas contre la poésie arabe qui obéit à la métrique. De même qu’il ne suffit pas d’écrire une poésie libre pour qu’elle soit poésie. L’essentiel est ailleurs. Au-delà de la forme traditionnelle ou moderne. Les lois formelles de la poésie, dans toutes les langues, ne suffisent pas pour la définir. La qualité d’un poème ou sa grandeur ne dépend pas d’un exercice formel. De grands poèmes arabes classiques nous bouleversent toujours, pas seulement parce qu’ils sont réussis dans leur versification, mais parce qu’ils expriment avec talent une permanence des sentiments humains, ont une vision du monde, rehaussent la grandeur humaine.

Dans mon livre en arabe, Qaçaïd ila Salma, j’ai essayé de dialoguer avec la poésie arabe et chercher un rythme dans l’écriture, développer une thématique nouvelle. Mais en définitive, seul le lecteur peut dire ou considérer s’il s’agit de poésie. La sensibilité du lecteur a aussi besoin de connaissance, de culture, de savoir, de goût, de références. Je ne crois pas à la gratuité de l’acte de lecture, pas plus à celle de l’acte d’écriture. Pour apprécier une sculpture, une peinture, une symphonie, j’ai besoin de culture, de repères, on ne s’improvise pas lecteur, non plus poète.

- Que pensez-vous de la poésie arabe moderne ?

J’avais participé à l’anthologie établie par l’Irakien Abdelkader Al Janabi, Le poème arabe moderne (Maisonneuve et Larose) et qui compte plus de 90 poètes de la modernité poétique arabe depuis 1947, date à laquelle Badr Chaker As-Sayyab et Nâzik Al-Malaika écrivent les premiers poèmes en vers libre. Je pense que la poésie arabe moderne participe amplement au mouvement de la poésie moderne mondiale; souvent, elle s’en inspire, s’y frotte, même si elle ne veut pas toujours reconnaître ses dettes à l’égard de la poésie occidentale. Qui évoque Sayyab, lecteur d’Eliot ? Les courants poétiques mondiaux vont de la poésie écrite à la poésie sonore, de la poésie-action à la poésie-performance, l’urbanité moderne a inventé le slam, la poésie-improvisée oralement, parfois accompagnée de musique, jusqu’à en faire des concours publics, etc. En réalité, les recherches formelles en poésie, à l’échelle mondiale, se ressemblent, de plus en plus, mais quelques thèmes restent récurrents et insistants, ici ou là, dans des spécificités dues aux réalités politiques ou sociales, parfois à l’imaginaire aussi. C’est une question d’ouverture du poète lui-même. De nombreux réseaux de poètes arabes publient sur Internet. Ils montrent, en tout cas, la vivacité, la présence et la dynamique de la poésie arabe actuelle. Où la douleur est si présente, où la tragédie est grande, où le pessimisme est rampant, mais comment faire autrement ? Il reste, cependant, un grand travail de traduction à faire vers les langues étrangères.

-Votre poète arabe préféré ?

C’est impossible d’être exclusif. La poésie arabe est si riche. Son histoire est si longue. Si remplie de grands poètes. Classiques et modernes. Comment préférer Imur’ul Qays à Al A’cha Maymoun, Al-Khansa à Leila Al-Akhyaliyya, Abou Tammam à Al-Maârri, Al- Mutanabbi à Abu Firas Al-Hamdani, Abu Nuwas à Ibn Zaydoun, Ibn Hamdis à Al-Hoçari, Chabbi à Gibran, Al-Malaika à Sayyab, Adonis à Darwich ?

- Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Un jour, je me promenais dans la vieille ville de Lisbonne, Al Fama (Al Hama), je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’ouvrage, Nozhat al Mouchtâq, du grand géographe arabe médiéval Charif Al-Idrissi où, en décrivant la ville, il rapportait l’histoire des mougharrirines, les aventuriers : «Ils prirent la mer des obscurités (l’océan Atlantique, selon l’imaginaire arabe) pour savoir ce qu’elle contenait et où elle se terminait». Je ne sais si le poète portugais, Fernando Pessoa, connaissait ce passage concernant sa ville, mais cela me semble si bien définir l’aventure poétique…


Entretien conduit par

Rafik Darragi
www.rafikdarragi.com
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(*) Voir La Presse de Tunisie du 12 septembre 2006