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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie (
Le 14 Mai 2007)

Othello ou l’Etoile d’un jour, de Mohamed Driss

  

Interview du metteur en scène Mohamed Driss  

Shakespeare revisité

Dix-neuf ans après Aïchou Shakespeare, et un parcours élogieux, jalonné d’œuvres aussi remarquables les unes que les autres comme Mourad III, Wannas El Kloub, Dahdah Ray ou encore Rajel Wa Mra, Mohamed Driss renoue avec le grand dramaturge anglais.
Un aussi long intervalle, cependant, a de quoi surprendre, surtout si l’on considère le succès phénoménal de Aïchou Shakespeare.

Certes, Shakespeare a toujours été considéré comme un dramaturge difficile, mais on ne soulignera jamais assez le rôle fondamental du metteur en scène, ce personnage-clef dans le succès ou l’échec d’une œuvre. Or, à l’exception du travail du regretté Aly ben Ayed, les quelques adaptations tunisiennes qui ont été tentées jusqu’ici n’eurent guère d’écho. Nous pensons en particulier au Macbeth de M. Souissi (Cf. La Presse de Tunisie du 17 août 1974) et au Richard III de M.Kouka (Cf. La Presse de Tunisie du 2 août 1984 et du 9 mars 1992).

Evidemment, on peut disserter longtemps sur les raisons de la désaffection du public, toujours est-il qu’il faut bien admettre qu’aujourd’hui le théâtre est essentiellement spectacle. Le didactisme, lourd et pesant, l’absence d’action et d’impact visuel causent un grave préjudice à l’illusion que doit créer le théâtre.

Mohamed Driss l’avait déjà compris avec Aïchou Shakespeare. Avec Othello, l’Etoile d’un jour, il persiste et signe. En metteur en scène averti, à l’écoute de son public, mais aussi en esthète érudit, il a produit une version populaire, contemporaine, empreinte de modernité. Othello ou l’Etoile d’un jour est un spectacle de haute qualité. Malgré son souci de la vérité historique qui lui a imposé quelques servitudes, Mohamed Driss a épargné à son public tout ce qui caractérise la structure parfois monolithique de Shakespeare.

Toujours soucieuse d’informer ses lecteurs, La Presse a rencontré Mohamed Driss au TNT. Affable et souriant, il a bien voulu répondre à nos questions.

- Othello est considérée comme l’œuvre shakespearienne la plus proche du public arabe. Plusieurs adaptations de cette pièce ont été réalisées ces derniers temps dans le monde arabe, notamment en Egypte. Quelles sont les raisons particulières qui vous ont incité à adapter Othello à votre tour et à revenir à Shakespeare après tant d’années ? Que peut-on dire de votre travail ? Est-ce une adaptation ?

J’ai toujours apprécié le théâtre shakespearien. Shakespeare est un travail de maturité. Son théâtre montre un processus qui souligne le détail. Par conséquent, c’est faux de croire que dans Shakespeare il y a de la redondance. Il y a, par contre, une écriture à plusieurs niveaux. Comme traducteur, d’abord, j’ai essayé d’être le plus fidèle possible ; j’ai traduit le texte intégral et je crois avoir rendu tout ce que Shakespeare avait voulu faire passer. Non, ce travail n’est pas une adaptation, disons plutôt une version personnelle. L’action dramatique n’est pas un leitmotiv; dans Othello, j’ai voulu aller de l’avant et introduire une nuance, disons une dimension réaliste; de par mon expérience mais aussi de par ma façon d’être dans le théâtre.
- Comme votre recours au dialectal tunisien ? Vous vous inscrivez volontiers dans une perspective qui a fait de la parole un art à part entière. Comme dans Aïchou Shakespeare, vous couvez le verbe avec amour, avec tendresse…

La locution tunisienne est pour moi une matière de travail. Je crois avoir respecté la dimension épique de la pièce. Au niveau de l’expression, je l’ai rendue accessible au public tunisien; on dirait que le texte initial a été écrit aujourd’hui et que Shakespeare est notre contemporain.

- C’est un miroir, une réflexion sur des sujets d’actualité…

Oui, sans toucher à son authenticité, j’ai traité la pièce comme un discours d’une grande actualité, un discours moderne. Je pense que les thèses qui y sont développées sont tout simplement incendiaires, notamment l’attitude de la femme à l’égard de l’homme.

- Le discours enflammé d’Emilie…

Certainement, même les féministes n’oseraient pas parler de la sorte. C’est un discours qui contribue à l’éclairage de notre conscience et qui porte sur nos préoccupations. Il sous-tend une liberté universelle qui n’est tributaire d’aucune condition, cette liberté que Shakespeare arrache et qui dérange.

- Malgré la menace religieuse et la censure royale…les théâtres anglais seront néanmoins fermés quelques années plus tard.

Oui, c’est cela, malgré la menace religieuse ; le puritanisme est un danger ; comme chez nous, l’intégrisme. Le combat de Shakespeare continue. Les sociétés humaines, quel que soit leur niveau d’évolution, de civilisation, produisent des gens qui sont en avance sur leur temps, des Galilée, des Shakespeare. C’est pour cela que j’adhère totalement à Shakespeare, comme j’adhère à d’autres poètes, comme Brecht, pour son intelligence et aussi parce qu’il a abordé les problèmes à la fois comme dialecticien et comme poète. Je pense que moi aussi, j’ai abordé Othello dans cet esprit, en dialecticien et en poète. Donc, je n’ai pas trahi Shakespeare.

- Vous n’avez pas trahi Shakespeare. Non, vous avez été fidèle au texte, mais ces ajouts scéniques? Que signifie la scène du bain maure ? Vous tenez à l’impact de l’exposition visuelle.

Attention, ces ajouts sont silencieux. Le bain maure est le lieu de l’espionnage… Othello est une saga. J’y ai fragmenté le texte parce que le discours shakespearien est un discours de la fragmentation, J’ai fait dans la discontinuité parce que le discours de Shakespeare est élaboré sur le principe de la discontinuité, celui que Brecht a canonisé dans son théâtre dialectique. Mais nous sommes allés plus loin, car nous sommes plus libres, parce que nous avons vu Brecht ; nous avons vu toutes les formes de lecture psychologisantes de Shakespeare à travers Jan Kott et le freudisme appliqué au théâtre. Enfin, tout ce que les grandes écoles de psychanalyse ont apporté, mais nous nous situons dans l’humain qui est aussi un homo social. Le psychologique est très important mais il y a d’autres facteurs tout aussi importants dans une société qui se raffine et qui va à la complexité des relations ; il y a d’autres ressorts qui sont tout aussi forts que les ressorts psychologiques.

- D’où cette importance du racisme dans l’œuvre… C’est en 1601, trois ans avant la création d’Othello, que la reine Elisabeth Ière ordonna, selon l’historien élisabéthain Stow, l’expulsion de tous les " Nègres et Maures noirs" hors du royaume d’Angleterre.

Oui, faire intervenir un élément étranger dans un corps c’est déjà éclater ce corps. Othello vient d’une ethnie qui n’a rien à voir avec l’Europe. Il vient comme un révélateur d’une anomalie cachée ou d’une anomalie considérée comme une sorte de péché mignon de chaque peuple. Il est vrai que le racisme est la chose la mieux partagée dans le monde; il se manifeste partout. Il faut mentionner les préjugés et les manifestations de l’orgueil identitaire, de l’orgueil linguistique, etc.

- Vous ne vous êtes pas contenté du drame psychologique; il y a le côté ludique, le cirque…

J’ai créé plusieurs niveaux, ce que je n’ai pas vu dans toutes les interprétations d’Othello. En général, les metteurs en scène mettent en avant le drame strictement personnel, strictement privé d’Othello ; moi, je mets à nu tout le processus socio-politique et tout le processus de relations et de groupes de pression, toute une trame complexe à laquelle je donne autant de valeur que le drame privé, une histoire, banale, de jalousie.

- Vous ne vous éloignez pas des préoccupations immédiates du public. Vous entretenez un rapport étroit avec lui…

C’est pour ça que j’ai écrit parallèlement Othello. L’à-côté du théâtre, pour moi, est tout aussi important que ce que le théâtre propose, c’est-à-dire l’à-côté du discours; le non-dit du discours est plus important pour moi que le discours lui-même : c’est lui qui porte, c’est un peu les racines, c’est un peu les fondements et c’est pour cela que cette écriture est très fragmentée.

- Des séquences rapides…

Oui, elles sont des séquences de trois ou quatre minutes au maximum. Non pas parce que nous sommes dans l’ère de la vitesse... Non, la situation est très complexe. Pour la comprendre, il faut montrer un peu cette position de nouveau et en même temps, faire des parenthèses, des zooms, sur des mini situations qui ne sont pas montrables. Laurence Olivier ou Orson Welles ont surtout souligné le drame psychologique d’Othello; Zeffirelli l’a esthétisé, disons en quelque sorte, qu’il l’a “romanticisé”. Moi, je l’ai “socialisé”. En fait, j’ai situé Othello dans un ordre qui fonctionne à plusieurs niveaux ; donc il n’y pas uniquement le drame personnel qui ressort. Prenez, par exemple, l’éducation militaire ; je montre dans la pièce que le pouvoir est polyarchique. Jusqu’à maintenant quand on parle de Chypre ou quand on parle de la Turquie, qu’entend-on ? La Constitution turque est toujours protégée par l’armée ; elle n’est protégée ni par le Parlement ni par le Conseil constitutionnel.

- Shakespeare n’a pas respecté l’histoire; Chypre a bien été conquise par les Turcs en 1566.

Oui, c’est l’analyse qui est juste, la lecture qui est juste; les grands dramaturges n’ont pas toujours collé à l’histoire, à la chronologie ; ils ont été parfois obligés de procéder à cette distorsion. D’ailleurs si l’on étudie le temps dans la pièce de Shakespeare, on constate qu’il n’y a rien de plus abracadabrant… Le plan de Iago ne nécessite pas une seule nuit; il est si compliqué qu’il nécessite un mois au moins… J’ai montré que Chypre est militarisée, tout comme le Liban ou l’Irak, même s’il y a un vernis ; on y trouve les seigneurs de la guerre comme en Afrique, en Somalie… J’ai fait une scène sur le débarquement ; j’ai écourté, comprimé…L’arrivée d’Othello est une sorte de fête ponctuée par une valse; c’est une autre période dans le temps ; j’ai triché ; j’ai constitué au sein de cette société une élite. Les officiers ont changé de tenue ; une tenue de parade, de soirée. Ce sont des militaires ; ils n’ont pas le droit d’enlever l’uniforme. Puis j’ai fait une scène populaire avec le “sirtaki”…

- C’est une scène bachique…

C’est une scène bachique ; ça ne vole pas très haut; avec des catins, etc…; c’est le point de départ de ce combat que mène Iago, avec l’alarme ; les soldats en tenue de combat, non en tenue de parade ; c’est donc un autre temps…

- Les metteurs en scène, comme les acteurs d’ailleurs, rêvent tous de produire un jour Hamlet, l’œuvre emblématique de Shakespeare. Qu’en pensez-vous personnellement ?

Hamlet a beaucoup séduit… Il y a eu de belles représentations... Le personnage apparaît un peu éthéré, souvent la tête ailleurs, selon l’époque… Je compte mettre en scène cette pièce mais pas dans l’immédiat. Je la situe aujourd’hui dans un contexte européen. Quand on parle d’Œdipe, Œdipe n’est pas anglais ; il est interprété par une troupe anglaise ; par un acteur anglais; j’ai le choix de l’universalité. Qu’importe l’origine ? Qu’importe la culture ? Qu’importe la foi ? Je n’ai pas de problème ; j’ai adapté l’écrivain chinois qui a eu le prix Nobel, Gao Xingjian. Je ne pense pas que le fait de travailler Shakespeare soit un travail un peu formaliste, bourré de culture, une occasion pour le metteur en scène de faire étalage de sa culture, c’est plutôt pour faire un éclairage, une prise de conscience...

- Pour revenir à Othello, le travail est splendide; les acteurs débordent d’enthousiasme…Le tableau de la mort de Desdémone est superbe. Othello y apparaît dans une attitude d’adoration presque religieuse de sacrificateur subjugué devant sa victime.

Je ne remue pas le couteau dans la plaie. Le spectateur est intelligent… Il me suffit de planter le couteau; je fais abstraction du reste. Je travaille sur un autre niveau, sur le détail du détail mais pas sur la même chose; je progresse comme quelqu’un qui tricote ; on a l’impression qu’il fait toujours la même chose mais, en réalité, il tricote des formes ; donc ce n’est plus la même chose, il a créé une autre réalité, il a fait une transformation. Et moi, en dialecticien, j’ai fait ce qu’on appelle la transformation, à partir d’un discours qui a toute sa richesse; mais ce discours, je ne laisse pas à l’état brut; Othello n’est plus, donc, un drame personnel. J’ai vu l’Othello de la Royal Shakespeare Company; c’est une très belle représentation, mais il n’y a que le drame personnel. C’est un peu comme la revue Paris Match et tous ces magazines sur les stars, leurs sagas, leurs tragédies et leurs drames; on se focalise là-dessus; il n’y a pas de réalité. Il y a des reportages, par exemple, sur Diana et Doddy, mais vous ne trouverez rien sur l’Egypte ; rien sur la pauvreté, les préjugés, le racisme, l’islam ; il n’y a rien sur le père de Doddy, cet Egyptien auquel on refuse la nationalité britannique alors qu’il possède l’institution la plus anglaise.

- Harrods…

Oui, on voit donc que tout cela est un conflit de culture et de civilisation. Donc, il n’y pas uniquement le drame personnel; il faut voir ce qu’il y a comme malheurs autour de ce drame personnel, comme drames qui deviennent secondaires… Il n’y a pas de plus grande injustice que lorsque quelqu’un meurt parce qu’on ne lui a pas donné de médicament, une science, un savoir, une confiance. Cela est un crime; il n’y a pas que le crime contre le demi-dieu, un régicide, etc., il y a aussi le crime crapuleux, celui de tuer quelqu’un pour une simple cigarette; il y a dans la vie des dérapages. Comment éviter ces dérapages ? Il faut en parler et non dire : non ce n’est pas important de parler d’un chien écrasé. C’est la relativité, la relativité du drame. Chez Shakespeare, il y a la matière et moi, ce que j’ai pris dans Othello, c’est la relativité du drame. J’ai montré d’autres drames, un champ de signes pour une idéologie et pour une sorte d’idéal moral. Il y a évolution; une forme de progrès dans la pensée, dans la pratique humaine. Là, il faut des meneurs; ce n’est peut-être pas tout le monde qui les entend. Il n’empêche que leurs voix existent; elles sont là. Ce n’est pas parce que vous n’ouvrez pas votre fenêtre que vous dites que le soleil n’existe pas; ouvrez votre fenêtre, vous verrez alors le soleil, vous verrez la lumière.

- Pour nos chercheurs et nos étudiants, parlez-nous un peu plus en détail du racisme tel que vous le percevez dans Othello. Tire-t-il son origine de la religion quand on sait que Iago, le Machiavel de la pièce, évoque Santiago ou, en français, Saint Jacques de Compostelle, personnage tristement célèbre pour avoir été, d’après une légende, le grand pourfendeur des Sarrazins, et surnommé, à ce titre, le Matamore, c’est-à-dire le tueur des Maures ?

Il y a bien un racisme culturel; je n’incrimine pas la religion; je pense que le discours n’a pas besoin de démonstration; l’Europe a montré qu’elle est profondément xénophobe et profondément raciste. Toutes les guerres coloniales l’ont prouvé ; la Reconquista, la guerre des Croisades, etc…

- Quels sont vos projets ? Est-ce que vous envisagez de travailler sur une autre pièce de Shakespeare ?

Oui, Le Roi Lear, comme Othello. Ce sera une réflexion et un mûrissement de presque trois ans, et une année pour mettre les choses en route. Pour Le Roi Lear, j’y pense déjà depuis deux ans.

Entretien conduit par Rafik Darragi .

 

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