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Critique littéraire :

La Presse littéraire (Le 19 Février 2007)


intervention de Rafik DARRAGI sur 'Le Roman historique ',en présence de Son Excellence. Monsieur
Raouf Najar, Ambassadeur de Tunisie à Paris et Madame Le Professeur
Cécile Oumhani.

L’infinie carte du temps…
Le 7 février dernier, l’ambassade de Tunisie à Paris a consacré une soirée littéraire au roman historique, invitant pour cette occasion Rafik Darragi. Au cours de sa conférence, le romancier a rappelé qu’écrire un roman historique n’est pas tâche aisée. Il faut non seulement aimer l’histoire mais aussi l’écriture engagée.

Chaque écrivain, dit-il, procède comme il l’entend. Il y a ceux qui respectent scrupuleusement les faits et la chronologie des événements, et d’autres, comme lui, qui ne se soucient que de la peinture de leurs personnages, de leur engagement et de la progression logique de l’action. Sans aller jusqu’à préciser aux lecteurs la part qui revient à son imagination, Rafik Darragi prend toujours soin dans la préface de ses romans d’informer le lecteur qu’il n’a pas voulu revisiter l’histoire sans une intention didactique et, par conséquent, n’étant pas historien, il n’a pas conçu l’authentification comme clé de voûte de son travail. Pour joindre enseignement et divertissement, il est donc amené parfois à ajouter ou à retrancher des faits. Il se réclame, néanmoins, de la vérité historique car il se réfère toujours, dit-il, «à des figures célèbres, bien connues».

Le faucon d’Espagne, publié à Tunis en 2000 et réédité à Paris en 2003, a reçu le prix Comar d’or en 2001. Ce roman retrace le parcours d’Abd Al-Rahman 1er, fondateur en 756 de la dynastie des Omeyyades en Andalousie. Rafik Darragi y évoque sa tumultueuse traversée à travers tout le bassin méditerranéen, par le Maghreb et jusqu’en Espagne. On y ressent sa fascination pour un personnage plein de noblesse, qui est aussi confronté à des choix difficiles. Il met en lumière la diversité des facettes de sa personnalité, puisqu’il est homme d’Etat aussi bien que poète.

Le deuxième roman de Rafik Darragi, Egilona, la dernière reine des Wisigoths, est paru à Paris en 2002. Ce livre est l’occasion pour Rafik Darragi de camper un personnage de femme très intéressant: forte, volontaire, capable de sacrifice. Egilona, reine catholique, est l’épouse de Roderick, roi wisigoth. Veuve, elle devient une princesse musulmane quand elle épouse en secondes noces l’émir Abd El Aziz. Cultivée, soucieuse de comprendre, elle dialogue avec son époux. Et à travers l’intimité de leurs conversations, ce sont l’Orient et l’Occident qui se découvrent. Unis par l’amour, ils débusquent ensemble nombre d’idées reçues, au-delà des différences culturelles.

Sophonisbe, la gloire de Carthage a été publié à Paris en 2004. Ce très beau roman a été récompensé par le prix spécial Comar en 2005. En remontant plus loin encore dans l’Histoire, au temps de Carthage, Rafik Darragi remonte aux sources mêmes de l’Histoire de la Tunisie. Entre Carthaginois, Numides et Romains, il met en scène des personnages qui appartiennent d’une certaine façon à la tragédie. L’honneur, la noblesse, le sens du devoir… On retrouve ces thèmes qui inspirèrent aussi en son temps une pièce de théâtre à Corneille. Et sans doute le romancier exprime-t-il aussi sa propre passion pour le théâtre, telle qu’il la vit avec Shakespeare. Il a introduit dans ce livre des personnages, des scènes hautes en couleur qui rappellent en effet le théâtre shakespearien.

Que serions-nous sans mémoire ?
Ce roman, comme les précédents, est traversé par ce constant souci de rendre hommage à la femme, de la dépeindre comme autonome, intransigeante et libre. Rafik Darragi honore ainsi le souvenir lointain de figures féminines qui ont marqué l’Histoire de la Tunisie. En évoquant l’Antiquité, il réaffirme les racines plurielles d’une terre qui fut toujours un carrefour, un lieu de rencontre et d’échanges.
Dans son dernier roman, La Confession de Shakespeare, qui vient tout juste de paraître aux Editions l’Harmattan, Rafik Darragi se réfère au grand dramaturge anglais et à la période élisabéthaine, c’est-à-dire l’une des plus riches, voire la plus riche période de l’Angleterre. Il franchit ainsi la Méditerranée, poursuivant son voyage à la fois dans le temps et dans l’espace.
Rafik Darragi est passionné des langues, des cultures, de l’Histoire. Homme de dialogue, ses écrits montrent qu’il est toujours désireux de connaître, d’aller vers ce qui est plus loin, ce qui est ailleurs ou dans un autre temps. Il cherche à rencontrer l’Autre au-delà des frontières linguistiques et culturelles. Rafik Darragi est profondément épris de la vie. On ne peut que constater l’abondance de sa production, qu’il s’agisse d’essais, de romans ou d’articles. Cette passion pour l’Histoire qui traverse ses romans en est l’illustration. Au-delà de la fiction et des personnages imaginaires qui jaillissent de nos profondeurs individuelles, il emprunte d’autres chemins. C’est dans le passé qu’il cherche l’amont de ce que nous sommes, fasciné par des figures, des lieux et les batailles qui y furent menées. Il embrasse la vie dans toute l’ampleur que lui donnent les facettes du temps. Penché sur la margelle d’un puits lointain, il cherche dans le miroitement de ses reflets le présent dans le passé, le passé dans le présent. Que serions-nous sans mémoire ? Est-il une civilisation possible sans des regards et des mots pour sans cesse ressaisir ce qui fit que nous pouvons être ce que nous sommes aujourd’hui ? Qui sommes-nous sans l’inscription et la réinscription de ces chemins qui sillonnèrent l’infinie carte du temps? Et la méconnaissance de l’Autre ne résulte-t-elle pas de cet effacement des trajectoires passées ? C’est cet espace constamment menacé d’oubli que Rafik Darragi rend à la vie, parce qu’elle ne serait pas ce qu’elle est s’il ne l’avait précédée.

Je voudrais terminer par cette citation de Macbeth :

Life’s but a walking shadow, a poor player

That struts and frets his hour upon the stage

And then is heard no more; it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury

Signifying nothing

«La vie n’est rien qu’une ombre errante, un pauvre comédien qui se pavane et gesticule sur scène et se tait à jamais; c’est un conte dit par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien».

Par ses romans, Rafik Darragi montre que l’Histoire qui a tant nourri l’œuvre de Shakespeare peut devenir salvatrice. Il semble nous dire que c’est en elle qu’il faut chercher ce sens à ce qui vacille et puis s’éteint, dans la confusion des clameurs qui se lèvent autour d’elle et résonnent longtemps après.


Par Cécile Oumhani

 

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