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Critique littéraire :

La Presse littéraire (
19 Mars 2007)

Les Mercredis Culturels de l’Ambassade de Tunisie

Tozeur ou le miracle du désert

C’est à propos de ce miracle, Tozeur et ses palmiers dattiers, ce joyau serti dans le désert, que s’est déroulée la rencontre-débat du dernier «Mercredi de l’ambassade» (14 mars). Intitulée «L’aventure du Sud tunisien, d’hier à demain», elle a réuni un grand nombre d’invités venus écouter les auteurs du recueil de nouvelles, Les mille et un contes et récits de Tozeur, paru chez L’Harmattan en 2006, avec à leur tête, Mme Catherine Samet.

"Ce joyau serti dans le désert..."

Ils étaient seize à avoir collaboré à cet ouvrage (Cf. La Presse de Tunisie du 30 octobre 2006), mais cinq d’entre eux seulement ont pris la parole. Dans son allocution de bienvenue, M. Raouf Najjar, notre ambassadeur à Paris, a souligné la portée de cette aventure à valeur de témoignage et l’importance du palmier dattier dans cette région du Sud tunisien. Bénéficiant d’une grande longévité, aussi emblématique que l’olivier, cet arbre fut un symbole de fertilité pour les Egyptiens. Introduit en Afrique méditerranéenne par les Phéniciens, puis plus tard par les caravaniers arabes qui sillonnèrent le Sahara, il a été bien souvent à l’origine des lieux-dits. Sa culture, pratiquée depuis l’Antiquité, s’est, en effet, propagée selon une dynamique typologique propre à la sociologie des mutations dont parle J. Berque : «Le dynamisme qui anime l’appropriation d’un lieu par le travail tout autant que sur la base des croyances mêlant le monothéisme de l’Islam aux rituels berbères.» (1)

Bien qu’ils n’appartiennent pas à la «communauté des lettres», bien que l’on puisse les désigner communément par le terme «touristes», les auteurs de ce livre n’ont pas parcouru le Chott Al Djérid, caméras en bandoulière, en simples curieux. Ils l’ont découvert avec intensité et émotion. Emerveillés par les splendeurs des paysages, délivrés des tracasseries de la vie quotidienne, ils ont pu se ressourcer et retrouver leur pleine mesure. Priés de livrer leurs impressions par écrit, de transcrire cette étrange «sensation», ce «l’on ne sait quoi d’inattendu ou d’étrange», relatif à la notion du beau, dont parle le poète:

«Le beau, vous en serez peut-être d’accord avec moi, n’est qu’une vertu passive qui ne saurait nous toucher, ni nous retenir, que lorsqu’on ne sait quoi d’inattendu ou d’étrange lui donne ce caractère unique capable de régner en maître sur les sens et sur l’esprit, plus encore selon notre nature que selon les préjugés du monde…»(2)

Ces voyageurs laissèrent libre cours à leur imagination et transformèrent avec bonheur un voyage d’agrément en un voyage d’instruction qui perdure aujourd’hui à travers ce recueil de nouvelles.

Du coup, leur récit, l’écriture, n’est plus un simple divertissement comme on a tendance à le croire, mais l’expression d’un profond désir naturel, un moyen de reconstruction de l’être. Catherine Samet, dans sa présentation, mercredi dernier, en parle ainsi:

«Tout commence sur le quai d’une gare, une discussion entre amis comme nous l’avons indiqué dans cet ouvrage et une idée, le désert, ce n’est pas n’importe quel désert, un désert humain, un désert chaleureux, un désert qu’on a envie simplement de découvrir, d’en découvrir l’âme».

Puis ce fut au tour de Maître David Missistrano, avocat à Paris, auteur de la nouvelle L’équation. Dans son intervention intitulée «De quelques histoires»,… il relie adroitement l’histoire chrétienne des 7 Dormants d’Ephèse à celle mentionnée dans le Coran: «Penses-tu que les gens de la Caverne et d’Ar-Raqîm ont constitué une chose extraordinaire d’entre Nos prodiges?» (Sourate 18), avant de rappeler que depuis des années, pèlerins chrétiens et musulmans se réunissent fraternellement, en Bretagne à Vieux-Marché, dans les Côtes-d’Armor. Comme l’atteste si bien son architecture, Tozeur fut tour à tour, berbère, romaine, chrétienne et musulmane; elle a été, elle aussi, un lieu de fraternité et de miracle, grâce notamment à l’horticulteur hydraulicien Ibn Chabbat qui vécut au XIIIe siècle et qui, par un système d’irrigation ingénieux, avait donné vie et prospérité à la palmeraie de la ville.

Dialogue et amitié

Ensuite la parole fut donnée à Michel Naquet-Radiguet pour parler «Des femmes et de quelques autres choses»… Plein de verve et d’humour, l’auteur de la nouvelle «Comment Dieu créa le palmier…», a longuement insisté sur les nombreuses dispositions prises par le gouvernement en faveur de l’émancipation de la femme tunisienne. Remontant l’histoire, il a loué les prises de position éclairées des intellectuels tunisiens : Abdelaziz Thaâlbi et Tahar Haddad. Citant des statistiques à propos du taux de scolarisation, Michel Naquet-Radiguet s’exclame : «Les filles représentent 53% au secondaire et 57% au supérieur. Mon Dieu, où sont les garçons ?». Il lui semble, cependant, qu’à Tozeur, «la vie économique continue à tourner autour des hommes et que les femmes restent encore dans cette partie du Sud essentiellement en charge de la vie domestique de la famille».

Après Ludovic Hervelin-Serre, auteur de la nouvelle «Désiré désert» qui intervint pour citer quelques anecdotes relatives à leur voyage, puis Mariette Teisserenc qui a relu avec bonheur son bref «Contes à rebours», ce fut au tour de Catherine Samet de clôturer la rencontre. Heureuse d’être à nouveau dans cette «parcelle de Tunisie», elle reste, dit-elle, toujours «subjuguée par le charme et la richesse du Sud»; puis elle évoque avec émotion ce «peuple attachant» de Tozeur, et les multiples «possibilités de transcendance» ressenties dans le désert, avant d’appeler, avec ferveur, les hommes et les femmes de bonne volonté «à construire ensemble ces ponts et ces routes» pour qu’enfin le Sud et le Nord se rejoignent.

Certes, il y a mille et une façons de raconter ce miracle survenu dans le Sud tunisien. Il y a celles qui rappellent des souvenirs longtemps enfouis dans les replis de la mémoire, celles qui réveillent des craintes et des émotions, celles qui subliment des événements ou encore celles qui suscitent simplement de la nostalgie. La façon dont les cinq intervenants ont narré ce miracle, mercredi dernier, a non seulement ressuscité et prolongé des sensations apparemment infinies, mais elle a aussi contribué à créer un vibrant témoignage de dialogue et d’amitié entre deux peuples et deux cultures.

 
R.D.
__________________
1- Cité par Mélica Ouennoughi, Les déportés maghrébins

en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier,

L’Harmattan (Cf. La Presse de Tunisie du 9 mars 2006)

2- Claude Michel Cluny, Disparition d’Orphée.

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