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Critique littéraire :

Paris (Jeudi
23 Novembre 2006)

Les Jeudis de l'Institut du Monde Arabe (IMA), Paris 

«Invités par Maati Kabbal, cinq écrivains tunisiens se trouvaient réunis, un poète, Tahar Bekri, quatre romanciers, dont une romancière, également réalisatrice, Aroussia Nalouti, deux francophones, Ali Bécheur et Rafik Darragi, un arabisant, Habib Selmi ; il s’agissait d’établir une sorte de bilan, tout à fait provisoire et à compléter, de(s) littérature(s) tunisienne(s) d’aujourd’hui, à partir du témoignage des écrivains eux-mêmes, et de poser, à cette occasion, quelques questions sur le rapport qu’entretient cette écriture avec la langue arabe littérale/littéraire, avec les autres pays du Maghreb, avec ceux du Machrek, avec la littérature mondiale.

Aroussia Nalouti, dont un roman vient d’être traduit en français, a défini l’écriture, en quelque langue que ce soit, que l’on soit homme ou femme, comme une façon de dire qu’on est passé là, qu’on n’est pas resté indifférent au monde. Bien des « verrous » – selon le titre d’un de ses récits – doivent sauter, et d’abord au plan personnel, avant que l’on puisse songer à la libération de la société.

Ce primat de l’authenticité personnelle est affirmé aussi par Ali Bécheur, dont les romans – et notamment le dernier : Le Paradis des femmes – sont publiés en Tunisie, chez Elyzad. C’est par souci de vérité qu’il refuse tout « orientalisme », tout pittoresque facile ; il cherche à montrer la vie réelle, là où elle se déroule aujourd’hui, dans les quartiers modernes, et non plus dans la Médina. Il s’agit aussi d’exprimer cette attente informulée qui travaille la société, et donne son titre à son prochain roman. Pour lui, écrire en français est chose naturelle, c’est un moyen d’expression par lequel des émotions sont transmises, et chacun est libre de les recevoir ou non.

Habib Selmi, qui vit en France, et dont deux romans ont été traduits chez Actes-Sud, a déclaré que l’écriture en arabe, pour naturelle qu’elle lui paraisse, est un combat perpétuel, dans la recherche du mot juste, et ce d’autant plus que le genre romanesque est dans le monde arabe d’apparition relativement récente. Tayeb Saleh, au Soudan, ou Béchir Khraief, en Tunisie, ont beaucoup fait pour l’élaboration d’une langue narrative moderne, notamment en acclimatant quelques éléments d’arabe dialectal dans la langue écrite. Au demeurant, il convient de ne pas surestimer la distance existant entre les deux langages. La cause de la relative « invisibilité » des écrivains tunisiens de langue arabe à l’étranger réside sans doute dans leur excessive discrétion, autrement dit dans leur volonté d’être édités dans leur pays, plutôt que de l’être à Beyrouth, à l’instar de nombre de leurs pairs maghrébins.

Rafik Darragi, universitaire vivant en France, écrit des romans à caractère historique, non pas par goût de la reconstitution archéologique, mais plutôt parce que, selon lui, l’Histoire est un reflet de l’homme ; il trouve par là l’occasion de manifester son engagement et son appartenance. Sophonisbe la Carthaginoise, Abderrahman l’Omeyyade d’Andalousie... autant d’expressions d’une identité nationale, définie en termes « bourguibiens ». Identité fièrement affirmée, comme « spécificité » par Rafik Darragi, et, à un autre moment de la soirée, d’une manière plus indirecte par Tahar Bekri, répondant à une question qui suggérait une comparaison avec la littérature algérienne : un roman comme la Répudiation (de Rachid Boudjedra) n’avait pas lieu d’être écrit en Tunisie...

Ali Bécheur, de son côté, préfère définir l’identité collective à partir de la restitution romanesque de destins personnels. Ainsi, dans Tunis Blues, avait-il juxtaposé cinq voix narratives, autant de vérités, autant de facettes d’un prisme, à l’image du relativisme fondamental de la réalité. Aussi bien est-il malaisé de tracer des axes, des courants, des écoles dans la littérature tunisienne d’aujourd’hui. Chaque écrivain poursuit son propre chemin, entretenant vis-à-vis de ses pairs des rapports amicaux plutôt que professionnels.

Reprenant la parole pour répondre à cette perpétuelle interrogation sur le bilinguisme, Tahar Bekri a témoigné pour sa part d’un va-et-vient permanent entre les deux langues, dans l’écriture comme dans l’imaginaire personnel : « J’habite une maison à deux fenêtres ». Et de définir l’identité tunisienne par l’ouverture – à l’Afrique noire, au Grand Maghreb, à la Méditerranée – plutôt que par l’expression d’une « spécificité » difficile à formuler.

Une intervention plus véhémente est venue rompre la régularité (trop?) courtoise du débat la question fondamentale en Tunisie aujourd’hui est celle de la liberté, déniée à toute expression politique ; les créateurs et les écrivains ne sentent-ils pas que, par l’importance qu’ils donnent à des questions somme toute secondaires – le bilinguisme, la visibilité des auteurs tunisiens à l’étranger, etc. – ils contribuent à occulter le fait que la Tunisie est, par bien des côtés, un désert culturel, un pays souffrant d’une sorte de malédiction ? Les réponses données par les écrivains ont manifesté une volonté d’évitement par rapport à cette interrogation, considérée comme sortant du cadre défini pour la soirée. (LB)

 

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