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Revues :

La Presse littéraire(
Le 26 Mars 2007)
Du côté des revues


Le Grand don
L’organe de l’Association pour la diffusion de la pensée française, Notre Librairie, revue des littératures du Sud, a changé de nom.


Cette revue trimestrielle s’appelle désormais Cultures Sud, un titre qui ne manquera pas de lui apporter une meilleure visibilité et qui résume, par ailleurs, fort bien les orientations de ses responsables : «Faire entrer de plein droit dans le bagage de tout homme cultivé les livres qui s’originent (sic) dans les pays du Sud» (p.3).

Actualité oblige, ce numéro inaugural, exclusivement consacré à la poésie du Sud, aux grandes voix de la francophonie qui ont marqué leur époque, coïncide avec les diverses manifestations culturelles du Printemps des Poètes qui se déroulent actuellement à travers toute la France. Ainsi sont «mis à l’honneur», et «redécouverts» au travers de multiples contributions, entretiens et documents inédits, quatorze poètes : Aimé Césaire, Malcom de Chazal, Léon-Gontran Damas, René Despestre, Mohammed Dib, Frankétienne, Edouard Glissant, Gilbert Gratiant, Edouard Maunick, Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabemananjara, Jean Sénac, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U tam’si.
C’est en évoquant un entretien avec ce dernier que Tahar Békri, notre poète national, débute son article, ‘Le poème digne et fraternel’. Placé «en guise d’introduction», il souligne l’importance symbolique de ce numéro qui rend hommage non seulement à «la génération oubliée» du défunt Tchicaya U tam’si, mais aussi aux autres poètes, «vivants, dont les œuvres participent de la dynamique poétique internationale» (p. 9).

Les œuvres illustrant cette «dynamique internationale», on le devine, ne manquent pas. Parmi celles qui témoignent tout particulièrement de la spécificité culturelle africaine, nous lirons avec plaisir l’étude de Delas Daniel sur l’incontournable Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, de Léopold Sédar Senghor.

L’Afrique, terre première

Faut-il le souligner? L’influence du «maître de langue» qu’est le grand poète sénégalais est considérable tant sur son orientation poétique que sur le plan linguistique. Sous sa plume, la langue française n’est plus un simple instrument de communication exogène; elle devient un instrument d’expression privilégié, maniable à souhait. Sa poésie est, dès lors, une nourriture spirituelle autant pour son peuple : "Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants/ Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumière…" que pour lui-même : "Ma vie intérieure a été, très tôt, écartelée entre l’appel des Ancêtres et l’appel de l’Europe…Ces conflits s’expriment souvent dans mes poèmes. Ils en sont le nœud" (p.143).

Plus que l’héritage colonial commun, c’est l’œuvre pionnière de Léopold Sédar Senghor, son exaltation de la spécificité africaine et sa revendication de la négritude, qui a inspiré le célèbre Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire. Cette œuvre a, elle aussi, contribué à impulser cette «dynamique poétique internationale», notamment les signataires antillais de l’Eloge à la créolité.

Convergences et divergences dans la négritude

Bien qu’aux Antilles, cette spécificité, la quête de la «créolité», ait pris une autre coloration, puisqu’elle signifie désormais une rupture totale avec ce qui déterminait essentiellement la francophonie, c’est-à-dire l’héritage colonial — Jean Barnabé, Rafaël Confiant et Patrick Chamoiseau, n’ont-ils pas déclaré tout haut : «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles»? —, elle n’en est pas moins «une des traces rémanentes d’une Afrique perdue pour les Antillais» (p. 93).

«Afrique perdue» puis retrouvée grâce à Aimé Césaire. Sa rencontre avec Léopold Sédar Senghor au lycée Louis le Grand a été, à cet effet, déterminante : «L’Europe m’a apporté l’Afrique. Voilà, en raccourci, le grand don qui m’a été fait. Et ce compagnonnage avec Senghor, cette révélation qu’il m’a faite de la terre première, cette révélation des civilisations africaines m’a profondément marqué. Je n’ai décrypté la Martinique, je n’ai compris la Martinique que par le détour africain» p.32.

Les répercussions de ces retrouvailles avec «cette terre première» qu’est l’Afrique sont incalculables. Sans elles, la spécificité particulière à la diaspora de la francophonie n’aurait jamais eu cette extrême diversité dont elle s’enorgueillit à juste titre aujourd’hui. Ayant la langue française en partage, elle offre, de par le monde, une culture transnationale perméable, riche et variée. Ce nouveau numéro de Cultures Sud est, à cet égard, une large fresque de la francophonie littéraire, dans sa singularité et sa diversité. Voici comment Aimé Césaire comprend le rôle de la négritude dans la construction des identités individuelles et collectives :

«On a beaucoup disserté sur le mot négritude. Il y a la négritude senghorienne. Il y a ma négritude. Il y en a d’autres. Mais il est clair qu’il y a dans tout cela des nuances et des ressemblances… La négritude senghorienne, je crois que c’est essentiellement — il l’a dit lui-même — la défense et l’illustration des valeurs africaines. Il est clair que ma négritude ne pouvait pas être exactement celle-là. Pourquoi sommes-nous différents? Parce que Senghor est africain et qu’il a derrière lui un continent, une histoire, cette sagesse millénaire aussi; et que je suis antillais, donc un homme du déracinement, aussi un homme de l’écartèlement. Par conséquent, j’ai été appelé à mettre davantage l’accent sur la quête dramatique de l’identité» (pp.32-33).

La recherche de l’Etre

Excepté peut-être Gérald-Félix Tchicaya dont l’œuvre est souvent comprise comme une prise de distance vis-à-vis de l’esthétique de la négritude, cette «quête dramatique de l’identité», cette «recherche de l’Etre» chère à Senghor, caractérise pratiquement toutes les voix présentes dans ce numéro. Elle court en filigrane dans les poèmes de Gilbert Gratiant, le Martiniquais, militant communiste, dont l’œuvre, profondément créole, assume «tout à la fois la part africaine et la part française du patrimoine». Elle est quête multiple, de l’identité, du père, ou encore de l’hédoniste, chez le poète franco-algérien Jean Sénac. Natif d’une terre multiculturelle, poète des deux rives, il prendra le «maquis des mots» et vivra «en martyre», acceptant la poésie comme un «don maudit». Son compatriote Mohammed Dib, par contre, ne cédera pas au désespoir. Sa poésie «tient du rituel sacré sans rien céder pourtant de sa racine profane» (p.64) . Romancier mais aussi poète engagé, soucieux de son identité, il se proclame volontiers «écrivain public» de son peuple.

Maintenir une double fidélité est peut-être une contradiction. Le poète malgache Rabearivelo préfère choisir l’autotraduction : «écriture conjointe en deux langues». Alors que son compatriote, Jacques Rabemanajara, rêve d’un projet ambivalent, «devenir de plus en plus français tout en restant profondément malgache». Le Mauricien Edouard Maunick, natif d’une île plurielle, «île-cicatrice», a recours au ‘séga’, une sorte de «mélopée» un «plain-chant d’une autre liturgie», souvenance pour le poète «des temps anciens, réminiscences des époques de peuplement, blessures de l’esclavage et de ses luttes contre les diverses colonisations» (p . 99).

A cause du rythme de plus en plus rapide de la mondialisation et, par voie de conséquence, à cause du développement des études post-coloniales et des nombreuses réflexions qu’elles suscitent, le risque est grand de s’attarder sur les différences plutôt que sur les confluences. Les différentes contributions de ce numéro de Cultures Sud contribuent, presque toutes, à la réévaluation de plusieurs voix poétiques significatives. Elles sont bien écrites et ne se recoupent pas. A cet égard, on recommandera en particulier la tentative de réhabilitation initiée par Kathleen Gyssels : Damas ou le poète «scandaleusement oublié».

Précisons également que chaque article est suivi d’une riche bibliographie ainsi qu’une liste d’ouvrages critiques sur le sujet. La troisième et dernière partie, intitulée ‘Actualités’ est consacrée aux nouvelles parutions, aux notes de lecture et à des informations diverses.

Bref, un numéro de belle facture, qui s’adresse non seulement à tous les passionnés de poésie, mais aussi à tous ceux qui ne cessent de poursuivre ce long chemin des connaissances qu’est la littérature.


Rafik DARRAGI
www.rafikdarragi.com
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Cultures Sud, Poésie, grandes voix du Sud, n° 164, janvier-mars 2007, 192 pages.

 

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