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Critique littéraire :
La
Presse de Tunisie ( Le
30 Avril 2007)
Une philosophie de l’existence
«La poésie arabe est un trésor immense… et à peine
fouillé. Tous les genres y sont représentés, sur tous
les tons possibles et selon d’infinies nuances apportées
par le cours des siècles à une fidélité primordiale».
Ce jugement est celui d’André Miquel, l’arabisant bien
connu. Il figure dans l’avant-propos d’une anthologie de
la poésie arabe classique que viennent de publier les
Editions Sindbad/Actes Sud.
Comme l’expliquent fort bien les deux traducteurs,
Patrick Mégarbané et Hoa Hoï Vuong dans leur préface,
cette anthologie vise à mettre en relief un tant soit
peu cet «immense trésor», hélas encore enfoui sous
terre, qu’est la poésie arabe classique. Elle est
constituée d’une cinquantaine de poèmes dont six
seulement ont été traduits à ce jour. Autant d’étapes
donc d’un voyage initiatique à travers cinq siècles,
c’est-à-dire de l’Arabie présislamique du VIe siècle d’Imru’l
Qays jusqu’à l’Andalousie du XIIe siècle d’Ibn Zaydûn,
en passant évidemment par les califats ommeyyades et
abbassides. Vingt-quatre poètes en tout dont, bien
entendu, Imru’l Qays, Al-Khansâ’, Jamil, Jarir, Abû
Nawâs, Abû Tammâm, Al-Buhturî, Ibn ar-Rûmî, Al-Mutanabbî,
Abû Firâs al-Hamdâni, Abû l’Alâ al-Ma’arrî et Ibn Zaydûn,
pour ne citer que les plus connus.
Dans cette anthologie, la fidélité textuelle semble être
la première préoccupation de ses deux traducteurs.
Inspirés par la voie nouvelle qu’André Miquel avait
tracée pour les traductions poétiques, privilégiant
autant la fidélité au sens qu’à la musicalité, ils se
sont efforcés de «restituer du mieux possible… le
mouvement poétique original, son souffle et ses
ramifications» (p.16).
D’autres part, légitimement soucieux «d’offrir au
lecteur français un poème français, c’est-à-dire un
texte qui fût lu, murmuré et peut-être aimé par un
amateur de poésie française», ils recherchèrent le
«plaisir du texte», exigence trop souvent négligée,
selon eux.
D’où ce recours, dans leur traduction, à la
versification classique française. Par pure nécessité,
affirment-ils, car «le vers arabe est enserré dans un
mètre sévère; il s’appuie fortement sur ses accents et
ses répétitions sonores; il se trouve aimanté par une
rime unique et fatale. Ce vers si musical, si réglé, ne
pouvait être restitué que par une structure rythmique et
sonore ressentie de l’intérieur par le lecteur français»
(p.17).
Ainsi, ce poème de Dîk-Al-Jinn Al-Himsî pleurant la mort
de sa bien-aimée qu’il a tuée, par jalousie, sur une
fausse rumeur. La structure rythmique du vers,
l’alexandrin, la césure à l’hémistiche et la rime
contribuent à créer, à leur manière, comme dans une
peinture, une sorte de mise en abyme, élargissant le ton
élégiaque, l’état d’âme du poète et, du coup, la trame
du poème:
La mort jaillit sur elle et, prenant son essor,
Déposa dans ses mains le fruit noir de la mort.
J’abreuvai de son sang la terre, rempli d’ire
Quand sa lèvre abreuvait mes lèvres de désir.
Pour traduire le célèbre poème d’Al-Buhturî sur
Ctésiphon, l’ancienne capitale de l’Empire sassanide, le
recours à l’ample alexandrin semble de rigueur tant il
est vrai que la civilisation perse a toujours fasciné
les poètes arabes :
Les ennuis ont rendu mon départ plus pressant.
Je menai ma monture à Ctésiphon l’albâtre,
Où, loin des campements, je cherchais à m’ébattre
Et consoler mon âme aux ruines de Sassan.
Fruit d’une étroite collaboration entre deux érudits,
cette anthologie frappe par l’impression d’homogénéité
qu’elle dégage. Le choix des poèmes, précédés par une
courte biographie du poète, semble souligner en
filigrane une particularité propre à la poésie arabe.
Derrière les exploits amoureux d’Imru’l Qays, derrière
la poésie bachique de Tarafa Ibn Al-’Abd Al Bakrî ou
d’Abû Nawâs ou encore derrière le goût immodéré d’Abû
Tammâm pour le style métaphorique et l’écriture
abstraite, c’est toute une philosophie de l’existence
qui se trouve ainsi révélée.
Par Rafik DARRAGI
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Ors
et saisons, une anthologie de la poésie arabe classique,
traduit de l’arabe, présenté et annoté par Patrick
Mégardané et Hoa Hoï Vuong, Sindbad/Actes Sud, 170
pages.
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