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Critique artistique & littéraire:
La
Presse du lundi 6 juin 2005
Questionnement
Par
Rafik DARRAGI
Si
la littérature est, comme on le dit souvent,
un chemin de connaissance, elle le doit surtout aux
questions et non aux réponses. Pour preuve cette
admirable étude de Rachida Saïgh Bousta,
Romancières marocaines-Epreuves d'écriture
qui vient de paraître aux Editions L'Harmatan.
"A
quoi reconnaît-on une écriture féminine
?" "Peut-on reconnaître / sentir / diagnostiquer
le sexe de celui qui écrit ?"
Comment éviter d'évoquer l'étiquette
"littératures féminines" ? Est-il
"à la fois possible et légitime de
relever quelques caractéristiques récurrentes
chez les romancières marocaines, sans que celles-ci
soient gratifiées de "propriétés
féminines"" ? (p.11)
Que faire pour concilier la libre-pensée et les
limites assignées à l'écriture
féminine dans un pays comme le Maroc ? Et, inversement,
l'engagement personnel dans l'écriture féminine
est-il une nécessité absolue ? Peut on
écrire pour une cause ? Défendre des idéaux?
S'adonner à l'utilitarisme, d'une façon
ou d'une autre?
Une vraie gageure donc, surtout si l'on est fermement
décidé, comme l'auteure elle-même,
enseignante de littérature maghrébine
de langue française à l'Université
Cadi Ayyad à Marrakech, à ne pas faire
accréditer la thèse qu'il existe bel et
bien "une spécificité et une différenciation
exclusivement "féminine" ou "masculine"".
(p.10)
Bien qu'elle soit convaincue de la présence d'une
"sensibilité féminine" dans
le roman marocain (p.9), Rachida Saïgh Bousta reste
prudente. Cette étiquette, on le sait, est aléatoire
et problématique ; ne risque-t-elle pas de conduire
à l'enclavement d'une catégorie d'écrivains,
avec tout ce que cela comporte d'inconvénients?
Dans une longue, mais lumineuse, préface, Rachida
Saïgh Bousta s'est efforcée tout d'abord
de retracer la genèse des premières productions
féminines marocaines à partir des grandes
orientations du roman marocain des années 50.
Puis, pour mettre en exergue les paradoxes qu'elle relève
chez la nouvelle génération de romancières,
elle distingue les points de rupture puis les points
de fusion. Grâce à ce travail préliminaire,
les problèmes soulevés ensuite par le
choix des récits apparaissent plus prégnants.
Avisée, Rachida Saïgh Bousta fixe des limites
claires et précises à son champ d'investigation.
Sa recherche sera strictement circonscrite à
la première uvre des romancières,
qu'elles soient des pionnières comme Farida Elhany
Mourad (La fille aux pieds nus) Halima Ben Haddou (Aïcha
la rebelle) ou des nouvelles venues comme Damia Oumassine
(L'Arganier des femmes égarées), Siham
Benchekroun (Oser vivre), Minna Sif (Méchamment
berbère), Bouthaïna Azami Tawil (La Mémoire
des temps) ou encore Rajae Benchemsi (Fracture).
Tant il est vrai que ces premières uvres
constituent souvent ce "récit inaugural
,
stratégique dans l'itinéraire de tout
écrivain" qui "augure une certaine
quête initiatique et célèbre le
baptême de l'écriture." (p.12)
Elle prend également garde de prévenir
le lecteur à propos de cette écriture
féminine : "La focalisation sur un type
d'écriture conventionnelle mérite réflexion,
comme elle suscite bien des interrogations". En
effet, c'est une écriture particulière
qui semble aller à contre-courant. Parce qu'elle
peut être définie comme une "naissance/délivrance",
elle constitue pour le chercheur l'axe de réflexion
idéal et le point de départ de la lecture
de ce récit initiatique.
Du coup, par rapport au mouvement littéraire
des années 80, l'auteure note chez les nouvelles
romancières marocaines un attrait évident
pour le roman linéaire et didactique, qui s'explique
par "ses effets sécurisants", une tendance
reflétant un conformisme pesant, une carence
de créativité, voire un doute.
Comment ces romancières peuvent-elles alors prétendre
témoigner d'un vécu douloureux d'une manière
convaincante? se demande Rachida Saïgh Bousta,
est-ce par pudeur? par peur? par des arrière-pensées
ou tout simplement par manque de confiance en elles-mêmes?
Romancières
marocaines-Epreuves d'écriture n'est pas une
remise en cause. Fruit d'un travail de recherche consciencieux,
cette étude ouvre par un questionnement judicieux
de larges perspectives. Elle dénote une manière
de penser propre et rigoureuse qui évite les
généralisations hâtives susceptibles
de conduire à des excès manifestes et
à des cloisonnements arbitraires d'une écriture
encore à la recherche d'elle-même.
R.D.
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Rachida Saïgh Bousta, Romancières marocaines-Epreuves
d'écriture, l'Harmattan, 217 pages.
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