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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie
(15 Octobre 2007)

Critique littéraire

 

La quête infinie  

                                                 

Lors d’une interview qu’elle nous a accordée en janvier 2005 (Cf. La Presse du 24/01/2005), notre consœur, Cécile Oumhani, nous parlait de sa conception de la poésie et de son prochain roman en ces termes :

«La poésie, c’est un rapport au monde ; et je garde ce rapport même dans mes romans. Dans les premières pages de mon prochain livre, Ahlam visite une galerie de peinture et tombe en arrêt devant “Le Cri” du peintre norvégien Edvard Munch.  C’est un cri de souffrance. Tout comme l’écriture: on retrouve le bonheur à travers l’écriture, mais au départ il y a, cachée quelque part, une souffrance, voire un manque, une nostalgie, ou encore l’absence des lieux. Je suis sensible à la souffrance, autour de moi, des gens enfermés; je perçois la tristesse d’un regard…»

Le livre en question vient de paraître. Edité chez L’Aube, il a pour titre Plus loin que la nuit. Et effectivement, dès les premières pages, l’héroïne, la jeune Tunisienne Ahlam, «sans qu’elle sache pourquoi», repense au fameux tableau qu’elle vient de voir dans une galerie à Helsinki: « Le Cri…La bouche qui s’ouvre, béante, immonde…Ce cri étouffé par les vitres. Il se propage en larges ondes concentriques. Déforment l’espace qu’elles envahissent, s’y diffusent en un malstrom silencieux. Une torture qu’on inflige là, dans le silence.  (p.9).

Et l’auteur de préciser, dans la foulée : « Là, le tableau se joue en ce moment même, derrière l’une des fenêtres des bâtisses qui flotte dans l’air froid en train de tournoyer autour d’elle… »

C’est là une mise en abyme, procédé stylistique habile, cher à l’auteur, qui se répète plus d’une fois dans ce roman, et qui finit par le transformer en  une véritable caisse de résonance. En effet, si l’héroïne, Ahlam, éprise de peinture, hante les galeries finlandaises, sa «compagne de désastre» May est, quant à elle,  peintre et même, avant son mariage, pendant un temps, responsable d’une galerie. C’est donc tout naturellement que, dans ce  roman, l’auteur s’inspire de Munch, de  Simberg et d’autres noms contemporains peu connus comme Elina Merenmis, Lila Karbowska ou encore Osma Rauhala.

Résultat final : tout le livre semble être un formidable cri de souffrance, multiplié à l’infini, celui de deux jeunes femmes désemparées, marquées du sceau de la fatalité : Ahlam, une jeune Tunisienne, répudiée par un mari borné, qui ne voulait pas d’une femme stérile, et May, une jeune Ecossaise, prise dans les rets insoupçonnés du mariage; deux  jeunes femmes qui décident de rompre les liens traditionnels de la famille, de se révolter contre les us et coutumes de la société, bref, d’aller «plus loin que la nuit». En somme, une quête de soi interminable, sans fin.

Si les raisons qui poussent Ahlam à franchir le Rubicon sont dues à un  profond ressentiment contre sa mère et son entourage, celles qui poussent May sont plus nuancées, plus difficiles à appréhender ; un mélange de nostalgie et de désarroi ; un esprit qui peine à retrouver ses points de repère : «May tend les bras vers ce qu’elle était… Elle est dans un train lancé dans la nuit à toute allure, et la ville où May était vraiment elle-même a disparu. Ne restent que ces cauchemars familiers où elle se trouve démunie de ses vêtements, de ces choses qui sont essentielles…Mais où est-elle ? Où est donc le pub où elle a rendez-vous ? » (p.77).

En fait, May rappelle plutôt Nora, l’héroïne d’Ibsen, qui étouffe dans sa maison de poupée et qui finit par la quitter, laissant derrière elle mari et enfants. Seulement, dans sa fuite, May préfère emmener avec elle Sarah, sa fille aînée, et laisser au père ses deux autres petits garçons en bas âge.

Mais cette quête infinie, cette perpétuelle remise en question, semble porter la marque du destin. Après bien des péripéties, les trajectoires de ces deux jeunes rebelles, on le devine,  finissent par s’entrecouper au fin fond de la Finlande, un bout de terre paradisiaque, mais qui, malgré son éloignement, n’est pas épargné par l’horreur et la violence des hommes. Il est vrai que le malheur, comme la nuit, n’affirme sa singularité que par son opacité et son ubiquité.

Sonder l’âme humaine

Cécile Oumhani, qui vit entre la France et la Tunisie, avait pris, jusqu’ici, l’habitude dans ses écrits de joindre les deux rives de la Méditerranée. Ainsi en est-il de son premier roman Une Odeur de henné, paru en 1999. puis du  second, Les racines du mandarinier, paru en 2001, enfin du troisième, paru en 2003, Un jardin à La Marsa. Cette affection particulière qui la lie  à la Tunisie et qui  fait que tous ses romans baignent dans une atmosphère plutôt orientale, ne s’est jamais démentie. Dans Plus loin que la nuit, elle a décidé d’aller «plus loin que la France. Je compte, dit-elle dans l’interview citée plus haut, emmener le personnage principal, Ahlam — ce nom est tout un symbole —, loin de Tunis, jusqu’en Finlande, une sorte de quête de soi infinie».

Comme d’habitude, cette quête s’opère avec une grande délicatesse, par contraste, par allusion, effleurant presque le sujet.  Bien que rien ne soit dévoilé brutalement, l’effet escompté, la prise de conscience, s’en trouve intensifiée, d’autant plus que l’auteur use du même style poétique qu’on lui connaît. On y retrouve avec plaisir cette aptitude si féminine à sonder les âmes, cette sensibilité à fleur de peau , enfin cette pudeur si touchante qui lui est  coutumière, et qui a le don de gommer les aspérités : «Perles translucides dans le miroir où Ahlam les contemple, elles roulent sur ses joues. Sa gorge se noue jusqu’à l’étouffement. Les abandons, les trahisons… Sont-ils moins innommables parce qu’ils se font dans les chuchotements et le silence d’un couloir ou d’une chambre? Font-ils pour cela moins mal à qui continue de les vivre ? La souffrance ordinaire, Ahlam l’avale par gorgées avec le café du matin. » (p.40).

Il y a de la souffrance dans ce livre, mais aussi du rêve et de la tension.

Rafik DARRAGI

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Plus loin que la nuit, de Cécile Oumhani, l’Aube, 182 pages.

 

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