|
Critique littéraire :
Rafik
Darragi, Sophonisbe, la gloire de Carthage, roman, Ed.
Séguier, Paris, 2005. (1)
Après
Le faucon d’Espagne, (2003) et Egilona, la dernière
reine des Visigoths (2002 ) Ed. L’Harmattan, deux
romans historiques, l’écrivain et universitaire
tunisien revient avec un roman consacré à
Carthage et la reine Sophonisbe. Les événements
historiques de ce roman didactique, selon la volonté
de l’auteur, se situent lors des guerres puniques
( 264-146 av. J.-C.) . Guerre et amour s’entremêlent
pour rendre hommage à une des grandes femmes
de la Tunisie, princesse tragique et héroïne
politique, sacrifiée sur l’autel de la
raison d’Etat. Amour et politique tissent la toile
de fond de l’éternel dilemme du drame cornélien.
Corneille a, bien sûr, sa Sophonisbe paru en 1663.
Comme l’historien latin Tite-Live l’évoquait,
cette reine appartient à l’histoire carthaginoise
comme romaine.
Epouse successivement de deux rois numides ennemis,
Syphax et Massinissa, elle se donne la mort afin de
ne pas se soumettre au conquérant romain, Scipion
dit l’Africain lors de la deuxième guerre
punique. Mariée à Syphax par volonté
stratégique, amoureuse de Massinissa, ennemi
de son mari et allié de Rome et qu’elle
finit par épouser, Sophonisbe place les intérêts
de Carthage avant ses propres sentiments et évite
à son pays l’humiliation et la vindicte
populaire de la rue romaine. A lire le roman de Rafik
Darragi, on se surprend à vouloir vérifier
la véracité des événements
historiques comme des descriptions des lieux et des
paysages, dans cette mosaïque bien tunisienne,
tout en réalisant que l’auteur ne cherche
pas nécessairement à refléter exactement
l’Histoire mais à s’y référer.
Le passé est ainsi une parabole à la gloire
de Carthage actuelle et surtout un moyen pour la critique
indirecte des temps présents. Sophonisbe semble
être devenue dans ce roman une héroïne
positive, un être exceptionnel, une fierté
qui peut être suivie en exemple. Nostalgie ? Leçons
de choses ? Le passé est valorisé et donne
de la femme tunisienne une image de courage et d’honneur
qui n’est pas pour déplaire à la
vision actuelle qu’en veut donner le pays. Dans
ce sens, Sophonisbe appartient à ces grands symboles
féminins dans l’histoire du Maghreb, Elissa
/ Didon, fondatrice de Carthage au 8ème s. av.
J.-C. et la Kahina, résistante berbère
à la conquête arabo-musulmane au 7ème
s. Si cela montre le rôle déterminant de
certaines princesses ou reines en Tunisie ou au Maghreb,
à travers l’Histoire, cela n’empêche
qu’elles fussent toutes trois, des femmes au destin
tragique. Trahies ou vaincues par l’ennemi, elles
se sacrifient pour l’honneur de la patrie. Il
reste dès lors à déterminer la
part de la légende de la vérité
historique. Et l’on peut se demander ainsi sur
les raisons profondes qui poussent à la glorification
des mythes et leur agrandissement à travers les
époques dans les différentes versions
littéraires. Aussi, était-il heureux de
valoriser l’héroïsme au prix de la
tragédie ? La grandeur est-elle nécessairement
dans l’échec ? La lâcheté
et la trahison sont-elles du côté du mâle
? Tant de questions qu’il est légitime
de se poser. Mais nous étions prévenus,
il s’agit plus de littérature que d’Histoire.
Le roman de Rafik Darragi est dans la lignée
de cette fiction qui prend l’Histoire comme tremplin
pour servir de base à des réflexions modernes.
Ce qui paraît évident. Si cette démarche
est largement esthétique et appréciable,
il n’était pas nécessaire, à
notre avis, pour des raisons romanesques, d’afficher
d’emblée et en avant-propos de l’ouvrage,
les objectifs pédagogiques, d’enseignement
et de divertissement. La liberté du lecteur est,
à ce niveau, sacrée. Mais l’auteur
est excusé pour avoir été longtemps
pédagogue et professeur à l’Université
de Tunis transmettant son savoir sur la langue et la
littérature anglaises.
Tahar
BEKRI
(1)
: Article paru dans la revue Notre Librairie, adpf,
paris, mars 06.
|