Retour page accueil

 

Livre

La Presse littéraire (16 Juin 2008)

Civilisation arabe
                                         Muqaddasî ou les yeux de la vérité                                                    

Vignette DECITRE - Cliquez pour fermer.

 

André Miquel est sans conteste l’un des plus fins connaisseurs de la littérature arabe médiévale.
Agrégé de grammaire et docteur ès lettres, il fut l’administrateur général de la Bibliothèque Nationale  avant d’être celui du Collège de France où il enseigna longtemps la langue et la littérature arabes. Sa thèse d’Etat, en quatre volumes, s’intitule Géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle. (EHESS-Mouton, Paris-La Haye, 1967-1988). Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages sur le monde musulman dont L’amour poème de Majnoûn ; Sept contes des Mille et Une nuits; Du désert d’Arabie aux jardins d’Espagne, ou encore Du monde et de l’étranger.
Cet éminent arabisant vient de publier chez Sindbad/Actes Sud le monumental ouvrage du géographe arabe du Xe siècle, Muqaddasî, Ahsan at-taqasîm fi ma’rifat al-aqâlîm (La Meilleure répartition pour la connaissance des provinces).
C’est un état des lieux d’une période faste de la civilisation arabe, une sorte d’étude économique et sociologique de l’immense «domaine» (mamlaka) des Abbassides, s’étalant  du Maghreb à l’Indus et du Yémen à l’Asie centrale. Il totalise environ cinq cents pages, toutes truffées d’un vocabulaire technique rébarbatif; de quoi  rebuter le traducteur le plus enthousiaste puisque, pour ce genre de travail, il faut encore tenir compte des multiples variantes, éclaircissements et autres références nécessaires.
Pour contourner ces difficultés, André Miquel a habilement présenté cette œuvre sous  une «forme allégée et commode»  mais «fidèle à l’énoncé original» (p.12) :
«J’ai…malgré, peut-être, les apparences, touché aussi peu que possible au contenu et à l’allure générale du livre : je ne me suis autorisé que toutes les dernières lignes de la conclusion et la préface…et  j’ai redistribué l’ordre de présentation des pays en partant de cet essai de recomposition d’une vie et de ses aventures.» (Présentation, p.13).

Un long périple

Né à Jérusalem, comme son nom l’indique, Shams ad-Dîn Abû Abd Allâh Muhammad Muqaddasî a commencé son périple par où il «devait», c’est-à-dire le pèlerinage à la ville sainte de La Mecque (356/967); de là il passa en Egypte puis au Maghrib «du moins en ses territoires les plus rapprochés», notamment la région du «Ghafîq» «qui fait la transition avec l’Ifrîqiya» et dont la capitale était alors Kairouan. Il retourna ensuite sur ses pas, retraversa l’Egypte et se rendit au Yémen avant de retourner une seconde fois à la Mecque. Après un détour par la Palestine natale et la Syrie, il reprit son périple en direction d’abord de l’Irak puis de l’Arménie et enfin de l’Iran.
Au total, une vingtaine d’années de longues pérégrinations, au cours desquelles Muqaddasî apporta à sa tâche non seulement son immense talent et son sens aigu de l’observation, mais également ses propres expériences confrontées au vécu de chaque jour, illustrant à sa manière  la célèbre tirade de base «tâjir-âlim-kâtib» si familière à la société arabe de cette époque : «J’ai voulu réserver mon œuvre à la description des terres musulmanes et d’elles seules, dans un esprit nouveau : j’ai voulu, oui, disons le mot, fonder une science. Je sais fort bien que je ne suis pas le seul à caresser cette ambition. Du moins me suis-je efforcé de faire, sinon mieux que d’autres, du moins au mieux, en savant et en écrivain à la fois.» (Préface p.18)
Esprit curieux, il s’est, certes, attaché à la réalité, notant les préoccupations quotidiennes et étayant ses affirmations par nombre d’analyses et déductions aussi pertinentes les unes que les autres. Ayant visité  Sarakhs, ville située sur la route de la soie, en l’an 374/984, il se demande : «Que manque-t-il donc à cette perle majeure du Khurâsân ? Ceci : elle n’a pas sous sa dépendance assez de villes pour être élevée au rang de capitale de région, ni même de territoire. Et c’est pourquoi nous la rattachons à Marw dont elle n’est pas, du reste, si éloignée, et qui partage avec elle la langue et les coutumes. Cela posé, le parti que je prends n’emporte pas, je dois l’avouer, toutes mes hésitations, et le statut de Sarakhs, ni tout à fait capitale ni tout à fait ville ordinaire, m’inclinerait à penser au cas de l’hermaphrodite, sur lequel un savant aussi reconnu qu’Abû Hanîfa a toujours refusé de se prononcer». (p.187)

Témoin de son temps

Et cela sans  pour autant négliger les légendes et anecdotes entendues ici et là, et qui concourent à illustrer ses dires. Parlant longuement  du Nil, «ce fleuve d’entre les fleuves, et merveille s’il en fut», il évoque la crue qui «s’étend, selon le calendrier chrétien, de juin à septembre» avant de narrer «l’antique et détestable coutume» :  «On suivait jadis la coutume déplorable de jeter au Nil, pour s’assurer de sa crue, une jeune vierge revêtue et parée le plus magnifiquement possible. A leur arrivée, les musulmans décidèrent de rompre avec cette pratique… » (p.46).
Témoin de son temps, pris par la nécessité d’être crédible, Muqaddasî  arrive à donner à travers ce livre  l’image «d’un homme résolu à voir, et à voir avec les yeux de la vérité», même s’il a dû, pour cela, s’en remettre aux renseignements glanés ici et là pour décrire les terres musulmanes où il n’a pu se rendre comme l’Andalousie, la Sicile ou encore les pays de l’Indus.
Muqaddasî consacre peu de pages au Maghrib, une douzaine au total. Voici en quels termes il décrit Kairouan, alors «la métropole du Maghrib» : «Bâtie de pierre et de brique, sans enceinte, elle s’étend sur environ trois mille de côté. On y boit l’eau de pluie recueillie dans des bassins et des citernes, mais aussi celle de la montagne, grâce à une canalisation qui l’amène depuis là-bas. On voit, par ailleurs, de nombreux réservoirs où se garde l’huile d’olive. Traversée par quinze rues principales desservant autant de quartiers, la ville abrite, au milieu des rues marchandes, une mosquée plus vaste que celle d’Ibn Tûlûn au Caire, avec des colonnes et un pavement de marbre, et des gouttières en plomb. Quant à la vie qu’on mène ici, elle est aussi facile que possible. Située entre plaine, montagne et mer, carrefour obligé du commerce vers l’est et l’ouest, Kairouan offre les produits les plus variés, de la viande et du pain de grande qualité, et, de façon générale, des produits à des prix incroyablement bas; pour un dirham d’argent, vous pouvez vous procurer ici dix livres de viande ou vingt de figues, et c’est la même aubaine pour le raisin, frais ou sec, les dattes et l’huile. Mais la qualité de la vie ne tient pas qu’à ces choses-là ; c’est tout un climat de paix, de sagesse, qui règne à Kairouan ; en matière de religion par exemple, les hanafîtes et les mâlikites qui se partagent la ville s’entendent parfaitement, et il n’y a jamais entre eux ni violence ni sectarisme ; éclairés par la lumière qui leur vient de leur Seigneur, ils acceptent hardiment les contrariétés et bannissent de leur cœur toute rancune». (pp. 50-51).
Le lecteur tunisien serait, certes, tenté d’applaudir à cette description flatteuse de Kairouan, cette ville «plus accueillante que Nîsâbûr, plus grande que Damas, plus prestigieuse qu’Ispahan», mais c’est faire peu de cas  de cette objectivité que l’auteur revendique par-dessus tout : « … De mon livre, je présente ici, à travers quelques souvenirs parmi les plus marquants, et sans complaisance quand il le faut, une sorte de résumé afin que l’on saisisse, loin des détails auxquels on pourra toujours se référer dans l’œuvre majeure, ce qui fit la vie d’une civilisation et d’une époque. Ce qui fit, aussi, ma vie à moi. » (Préface, p.18)
Faut-il le préciser ? Il s’agit là d’une attitude qui court en filigrane dans tout le livre. Kairouan n’y échappe pas. C’est sans complaisance que Muqaddasî a ajouté à cette élogieuse description quelques remarques peu amènes (à lire p.51).

Par Rafik DARRAGI


Muqaddasî ( avec la complicité de André Miquel). Un palestinien en route, le monde musulman vers l’an mil, Editions Sindbad/Actes Sud, 256 pages.

 

Retour page accueil