Agrégé de
grammaire et docteur ès lettres, il fut
l’administrateur général de la Bibliothèque
Nationale avant d’être celui du Collège de
France où il enseigna longtemps la langue et
la littérature arabes. Sa thèse d’Etat, en
quatre volumes, s’intitule Géographie
humaine du monde musulman jusqu’au milieu du
XIe siècle. (EHESS-Mouton, Paris-La Haye,
1967-1988). Il est par ailleurs l’auteur de
plusieurs ouvrages sur le monde musulman
dont L’amour poème de Majnoûn ; Sept contes
des Mille et Une nuits; Du désert d’Arabie
aux jardins d’Espagne, ou encore Du monde et
de l’étranger.
Cet éminent arabisant vient de publier chez
Sindbad/Actes Sud le monumental ouvrage du
géographe arabe du Xe siècle, Muqaddasî,
Ahsan at-taqasîm fi ma’rifat al-aqâlîm (La
Meilleure répartition pour la connaissance
des provinces).
C’est un état des lieux d’une période faste
de la civilisation arabe, une sorte d’étude
économique et sociologique de l’immense
«domaine» (mamlaka) des Abbassides,
s’étalant du Maghreb à l’Indus et du Yémen
à l’Asie centrale. Il totalise environ cinq
cents pages, toutes truffées d’un
vocabulaire technique rébarbatif; de quoi
rebuter le traducteur le plus enthousiaste
puisque, pour ce genre de travail, il faut
encore tenir compte des multiples variantes,
éclaircissements et autres références
nécessaires.
Pour contourner ces difficultés, André
Miquel a habilement présenté cette œuvre
sous une «forme allégée et commode» mais
«fidèle à l’énoncé original» (p.12) :
«J’ai…malgré, peut-être, les apparences,
touché aussi peu que possible au contenu et
à l’allure générale du livre : je ne me suis
autorisé que toutes les dernières lignes de
la conclusion et la préface…et j’ai
redistribué l’ordre de présentation des pays
en partant de cet essai de recomposition
d’une vie et de ses aventures.»
(Présentation, p.13).
Un long périple
Né à
Jérusalem, comme son nom l’indique, Shams
ad-Dîn Abû Abd Allâh Muhammad Muqaddasî a
commencé son périple par où il «devait»,
c’est-à-dire le pèlerinage à la ville sainte
de La Mecque (356/967); de là il passa en
Egypte puis au Maghrib «du moins en ses
territoires les plus rapprochés», notamment
la région du «Ghafîq» «qui fait la
transition avec l’Ifrîqiya» et dont la
capitale était alors Kairouan. Il retourna
ensuite sur ses pas, retraversa l’Egypte et
se rendit au Yémen avant de retourner une
seconde fois à la Mecque. Après un détour
par la Palestine natale et la Syrie, il
reprit son périple en direction d’abord de
l’Irak puis de l’Arménie et enfin de l’Iran.
Au total, une vingtaine d’années de longues
pérégrinations, au cours desquelles
Muqaddasî apporta à sa tâche non seulement
son immense talent et son sens aigu de
l’observation, mais également ses propres
expériences confrontées au vécu de chaque
jour, illustrant à sa manière la célèbre
tirade de base «tâjir-âlim-kâtib» si
familière à la société arabe de cette
époque : «J’ai voulu réserver mon œuvre à la
description des terres musulmanes et d’elles
seules, dans un esprit nouveau : j’ai voulu,
oui, disons le mot, fonder une science. Je
sais fort bien que je ne suis pas le seul à
caresser cette ambition. Du moins me suis-je
efforcé de faire, sinon mieux que d’autres,
du moins au mieux, en savant et en écrivain
à la fois.» (Préface p.18)
Esprit curieux, il s’est, certes, attaché à
la réalité, notant les préoccupations
quotidiennes et étayant ses affirmations par
nombre d’analyses et déductions aussi
pertinentes les unes que les autres. Ayant
visité Sarakhs, ville située sur la route
de la soie, en l’an 374/984, il se demande :
«Que manque-t-il donc à cette perle majeure
du Khurâsân ? Ceci : elle n’a pas sous sa
dépendance assez de villes pour être élevée
au rang de capitale de région, ni même de
territoire. Et c’est pourquoi nous la
rattachons à Marw dont elle n’est pas, du
reste, si éloignée, et qui partage avec elle
la langue et les coutumes. Cela posé, le
parti que je prends n’emporte pas, je dois
l’avouer, toutes mes hésitations, et le
statut de Sarakhs, ni tout à fait capitale
ni tout à fait ville ordinaire,
m’inclinerait à penser au cas de
l’hermaphrodite, sur lequel un savant aussi
reconnu qu’Abû Hanîfa a toujours refusé de
se prononcer». (p.187)
Témoin de son
temps
Et cela sans
pour autant négliger les légendes et
anecdotes entendues ici et là, et qui
concourent à illustrer ses dires. Parlant
longuement du Nil, «ce fleuve d’entre les
fleuves, et merveille s’il en fut», il
évoque la crue qui «s’étend, selon le
calendrier chrétien, de juin à septembre»
avant de narrer «l’antique et détestable
coutume» : «On suivait jadis la coutume
déplorable de jeter au Nil, pour s’assurer
de sa crue, une jeune vierge revêtue et
parée le plus magnifiquement possible. A
leur arrivée, les musulmans décidèrent de
rompre avec cette pratique… » (p.46).
Témoin de son temps, pris par la nécessité
d’être crédible, Muqaddasî arrive à donner
à travers ce livre l’image «d’un homme
résolu à voir, et à voir avec les yeux de la
vérité», même s’il a dû, pour cela, s’en
remettre aux renseignements glanés ici et là
pour décrire les terres musulmanes où il n’a
pu se rendre comme l’Andalousie, la Sicile
ou encore les pays de l’Indus.
Muqaddasî consacre peu de pages au Maghrib,
une douzaine au total. Voici en quels termes
il décrit Kairouan, alors «la métropole du
Maghrib» : «Bâtie de pierre et de brique,
sans enceinte, elle s’étend sur environ
trois mille de côté. On y boit l’eau de
pluie recueillie dans des bassins et des
citernes, mais aussi celle de la montagne,
grâce à une canalisation qui l’amène depuis
là-bas. On voit, par ailleurs, de nombreux
réservoirs où se garde l’huile d’olive.
Traversée par quinze rues principales
desservant autant de quartiers, la ville
abrite, au milieu des rues marchandes, une
mosquée plus vaste que celle d’Ibn Tûlûn au
Caire, avec des colonnes et un pavement de
marbre, et des gouttières en plomb. Quant à
la vie qu’on mène ici, elle est aussi facile
que possible. Située entre plaine, montagne
et mer, carrefour obligé du commerce vers
l’est et l’ouest, Kairouan offre les
produits les plus variés, de la viande et du
pain de grande qualité, et, de façon
générale, des produits à des prix
incroyablement bas; pour un dirham d’argent,
vous pouvez vous procurer ici dix livres de
viande ou vingt de figues, et c’est la même
aubaine pour le raisin, frais ou sec, les
dattes et l’huile. Mais la qualité de la vie
ne tient pas qu’à ces choses-là ; c’est tout
un climat de paix, de sagesse, qui règne à
Kairouan ; en matière de religion par
exemple, les hanafîtes et les mâlikites qui
se partagent la ville s’entendent
parfaitement, et il n’y a jamais entre eux
ni violence ni sectarisme ; éclairés par la
lumière qui leur vient de leur Seigneur, ils
acceptent hardiment les contrariétés et
bannissent de leur cœur toute rancune». (pp.
50-51).
Le lecteur tunisien serait, certes, tenté
d’applaudir à cette description flatteuse de
Kairouan, cette ville «plus accueillante que
Nîsâbûr, plus grande que Damas, plus
prestigieuse qu’Ispahan», mais c’est faire
peu de cas de cette objectivité que
l’auteur revendique par-dessus tout : « … De
mon livre, je présente ici, à travers
quelques souvenirs parmi les plus marquants,
et sans complaisance quand il le faut, une
sorte de résumé afin que l’on saisisse, loin
des détails auxquels on pourra toujours se
référer dans l’œuvre majeure, ce qui fit la
vie d’une civilisation et d’une époque. Ce
qui fit, aussi, ma vie à moi. » (Préface,
p.18)
Faut-il le préciser ? Il s’agit là d’une
attitude qui court en filigrane dans tout le
livre. Kairouan n’y échappe pas. C’est sans
complaisance que Muqaddasî a ajouté à cette
élogieuse description quelques remarques peu
amènes (à lire p.51).