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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 30 Juin 2003
Littérature
Images
d’Algérie — Une affinité élective de
Pierre Bourdieu
Réalités
dissonantes
Dans
son célèbre ouvrage Les Règles de l’art : Genèse
et structure du champ littéraire, Collection Essais,
Editions du Seuil, paru en 1992, Pierre Bourdieu s’est
élevé avec véhémence contre «tous les esprits façonnés
par l’Ecole», ces «défenseurs de l’inconnaissable»
qui bloquent la compréhension et s’évertuent à «assigner
à la science des limites “a priori”».
La singularité de l’œuvre, cet «amour sensible»
qui la distingue «peut s’accomplir dans une sorte
“d’amor intellectualis rei”, assimilation de l’objet
au sujet, et immersion du sujet dans l’objet, soumission
active à la nécessité singulière de l’objet littéraire.»
(p.15)
Ce goût si prononcé de Pierre Bourdieu pour la phénoménologie
des structures affectives, nous le retrouvons en filigrane
dans un ouvrage auquel il a lui-même partiellement collaboré
quelques mois avant sa mort. Parue récemment aux Editions
Actes Sud/Sindbad/Camera Austria, grâce aux efforts
d’ un ami, Franz Schultheis, Images d’Algérie, une
affinité élective est une œuvre qui redonne vie
au célèbre «sociologue de combat» disparu voilà plus
d’un an déjà.
Elle réunit, en effet, une série d’entretiens et de
photographies prises par l’auteur de La Misère du
monde, pendant son séjour en Algérie, de 1958 à
1961, et gardées dans des cartons pendant plus de quarante
ans. Un livre, encore un, qui fait remonter à la surface
les souvenirs douloureux d’une période sanglante avec,
au sommaire, quelques titres qui donnent le ton : «Guerre
et mutation sociale en Algérie», «Paysans déracinés»
ou encore «Economie de la misère».
Mais c’est également un livre riche d’enseignements,
car toutes ces photographies se trouvent judicieusement
inscrites dans leur contexte biographique et historique.
Grâce à leur subtil mélange de « réalités dissonantes",
elles illustrent la profonde mutation sociologique initiée
par une guerre dont les conséquences furent multiples
: migration intérieure, insécurité généralisée, mesures
humiliantes et vexatoires, mais aussi profonde fraternité
entre les gens du peuple, une solidarité à toute épreuve
ou encore une «intensification considérable de la
contagion culturelle». (p.57)
L’Algérie, on le sait, a été une étape initiatique dans
le contexte du travail ethnographique et sociologique
de Pierre Bourdieu. En professionnel accompli, usant
d’un appareil photographique avec un réflexe à deux
objectifs, il avait sillonné ce pays de long en large,
à la recherche de tous les sujets susceptibles d’illustrer
son engagement et surtout son affectivité. Grâce aux
détails qu’elles ont fixés pour l’éternité, ses photographies
de situations témoignent, en effet, des liens affectifs
qu’il avait toujours entretenus avec ce pays meurtri.
La photographie, avouait-il lors d’un entretien, est
liée «au rapport que je n’ai pas cessé d’entretenir
avec mon objectif, et je n’ai jamais oublié qu’il s’agissait
de personnes, sur lesquelles je portais un regard que
je dirais volontiers, si je ne craignais pas le ridicule
(…) affectueux, et souvent attendri.» (p.205).
Ajoutons, en conclusion, que ce précieux témoignage
contient une lumineuse introduction signée Franz Schultheis,
plusieurs extraits des œuvres de Pierre Bourdieu ainsi
qu’une liste exhaustive de ses ouvrages sur l’Algérie.
Rafik
DARRAGI
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Pierre
Bourdieu, Images d’Algérie, une affinité élective,
Actes Sud/Sindbad/Camera Austria, 224 pages.
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