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Manifestation et rencontre


Les Mercredis Culturels de l’Ambassade de Tunisie à Paris


 Le drame intérieur d’un penseur

 

 A. Bouhdiba et sa relation avec Ibn Khaldoun

«Il a conçu et formulé une philosophie de l'Histoire qui est sans doute le plus  grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit, dans aucun temps et dans aucun pays.»

Ainsi parlait le grand historien britannique Arnold Toynbee à propos d’Ibn Khaldoun et certainement plus d’un intellectuel partage aujourd’hui ce jugement. Ce grand penseur tunisien, l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations, a été justement le sujet d’une intervention lumineuse, ce mercredi 20 février, à l’ambassade de Tunisie à Paris, dans le cadre des Mercredi culturels. L’intervenant est  le professeur Abdelwahab Bouhdiba qui vient de publier  un nouvel ouvrage intitulé  Sur les pas d’Ibn Khaldoun.
M. Raouf Najar, notre ambassadeur à Paris, a auparavant, accueilli son invité en des termes très chaleureux : «.. Aujourd’hui nous accueillons notre cher et vénéré  professeur, notre maître à tous, Monsieur Abdelwahab Bouhdiba dont la célébrité a depuis longtemps débordé le cadre de la Tunisie  pour s’imposer parmi les voix les plus porteuses de la renaissance … Je l’espère du plus profond de mon cœur… de la pensée et de la culture arabes. Je voudrais également lui exprimer toute ma gratitude d’avoir répondu spontanément à ma sollicitation pour nous conduire sur les pas d’Ibn Khaldoun dont la vie est un roman…Ce géant de la pensée, toujours en avance sur son temps…  Nous sommes, quant à nous, bien  privilégiés en recevant aujourd’hui bien plus que le livre, la quintessence, le message universel d’Ibn Khaldoun, auquel le monde arabe, désorienté et sans boussole, devrait porter une attention  particulière. Tout en nous associant à votre cri du cœur, cher professeur, Abderrahman revient parmi nous.»

Devant un auditoire nombreux, acquis d’avance, le professeur Abdelwahab Bouhdiba exprima tout d’abord un regret, celui de n’avoir pu parler d’Ibn Khaldoun à ses étudiants que «comme auteur de sociologie au même titre que Weber, Durkheim, Comte et les autres», car, dit-il, lorsqu’il a quitté l’enseignement, il porta un autre regard sur Ibn Khaldoun, non celui d’un universitaire mais celui d’un «frère, d’un ami». Retiré dans sa «modeste villa d’Hammamet», il a fini par découvrir un autre visage du grand penseur arabe qui «répond aujourd’hui à beaucoup de nos angoisses, à beaucoup de motifs sur le devenir du monde arabe». S’il a décidé de se lancer sur ses traces, pas à pas, c’est parce qu’il a voulu réagir contre des jugements fantaisistes ou erronés portés par certains intellectuels sur la personnalité  de cette figure prestigieuse.
«La vie d’Ibn Khaldoun, poursuit-il, est «un roman, un feuilleton, un film», car c’était «un aventurier prêt à supporter l’insupportable», dont les exploits dépassent ceux d’Ulysse, tant il a parcouru, en long et en large, la côte sud de la Méditerranée. A Tunis, à Fès, à Grenade, au Caire, à Damas, dans le désert ou en pleine mer, dans le faste des palais ou dans les ténèbres des geôles, il affrontait constamment la mort mais il cherchait aussi le plaisir. «lI était d’une sensualité adorable» et «comme c’est une malédiction de l’intellectuel arabe de ne pouvoir vivre que s’il y a un mécène derrière lui,» Ibn Khaldoun, à l’instar d’autres figures,  a bien souffert.

Multiples sont les rendez-vous avec l’histoire de cet homme hors du commun, précise le professeur A.Bouhdiba. Reçu en grandes pompes à Grenade par le Sultan, il est envoyé en ambassade  auprès de Pierre le Cruel. Ce dernier lui propose la restitution des terres ancestrales à Carmona, un petit bourg andalou perché en haut d’une colline, contre son installation à Séville (rappelons à nos lecteurs qu’en mai 2006, le Roi Juan Carlos avait inauguré au palais royal de Séville une belle exposition documentaire consacrée à Ibn Khaldoun à l’occasion du 600e anniversaire de sa mort, bien qu’Ibn Khaldoun n’ait vécu que quelques années en Andalousie). Ibn Khaldoun devient ensuite chambellan du roi de Béjaïa, puis à la mort de ce dernier, il décide de se retirer dans la forteresse d’Ibn Salama, près de Tlemcen. C’est là où il écrira sa célèbre Muqadimma, introduction en trois volumes de son Kitab al-’Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères), avant de retourner à Tunis. En route pour La Mecque, il s’établit au Caire, «la merveille du monde», comme cadhi malékite. Parti peu après avec le sultan d’Egypte en Syrie, il assiste impuissant au sac de Damas et à l’incendie de la grande mosquée des Omeyyades par les hordes du sanguinaire Tamerlan qui lui propose d’aller enseigner à Samarkand. Offre qu’Ibn Khaldoun décline poliment. La mort surviendra quelques années plus tard, au Caire en 1406, à l’âge de 75 ans. Ses restes n’ont jamais été retrouvés.
Le drame d’Ibn Khaldoun, souligne en conclusion le professeur Abdelwahab Bouhdiba, est avant tout «un drame intérieur». Il est visible dans ce paradoxe existant entre d’une part la rage de vivre dans la société et «la solitude de l’intellectuel», épris de rationalité, profondément conscient des mutations profondes de son époque. Il en est conscient et pourtant il n’est nullement prêt à faire fi des normes de prudence fixées par sa société, cette société où il vit et qu’il aime profondément. Ibn Khaldoun a découvert avec inquiétude et appréhension que les invariances de la civilisation bédouine ne sont plus ce qu’elles étaient, que la solidarité traditionnelle a vécu. En pionnier de la sociologie appliquée, il voit se profiler le spectre de l’Inquisition sous le règne de Pierre le Cruel mais aussi l’avènement en Europe d’une autre civilisation. Bien que culturellement, grâce à la dimension religieuse, la société reste homogène, la civilisation arabe lui semble irrémédiablement condamnée. Ecrite dans un monde en pleine mutation, son œuvre se présente comme une profession de foi, une constante introspection alliée à un optimisme à toute épreuve, qui, usant du langage vrai, a valeur de message, un message à lire et à relire aujourd’hui, alors que les pétro- dollars et le goût du luxe s’affichent de plus en plus.
Paul Klee, ce peintre qui aimait tant notre pays, parlant d’Hammamet, écrivait :
«J’ai compris en découvrant cette petite bourgade de pêcheurs que l’art ne rend pas le visible mais qu’il rend visible». Dans sa «modeste villa de Hammamet», Abdelwahab Bouhdiba avait eu lui aussi une révélation. Ses studieuses méditations lui ont rendu la personnalité d’Ibn Khaldoun, ce grand penseur du monde arabe, encore plus visible, ses rapprochements plus  pertinents et ses réflexions plus  heuristiques et plus  fécondes.

Par Rafik DARRAGI

La Presse de Tunisie (25 Février 2008)

 

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