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Critique littéraire :

Hélé Béji présente à Paris son dernier livre Une force qui demeure

Retour sur la tradition

Dans le cadre du nouveau cycle culturel, «Les mercredis de l’ambassade», lancé le mois dernier par notre ambassade à Paris, un vibrant hommage a été rendu mercredi dernier à la romancière Hélé Béji à l’occasion de la parution de son nouveau livre : Une force qui demeure, aux éditions Arléa.
Agrégée de lettres modernes, Hélé Béji a enseigné la littérature à l’Université de Tunis, puis occupé un poste de fonctionnaire international à l’Unesco. Auteur de plusieurs articles et ouvrages dont Le Désenchantement national (1982), L’Œil du jour (1985), Itinéraire de Paris à Tunis (1992), et L’Imposture culturelle (1997), elle a fondé en 1998 le Collège international de Tunis.

Dans son allocution de bienvenue, l’ambassadeur de Tunisie en France, M. Raouf Najjar a loué, devant un parterre averti et attentif, la détermination avec laquelle Hélé Béji s’était attaqué à «une citadelle de certaines certitudes…La femme actuelle a un besoin impérieux d’immersion dans l’ancien pour retrouver toute sa densité.» Son nouveau livre, Une force qui demeure, risque donc de s’exposer à tous les anathèmes car il traite d’un “sujet fait pour la polémique”.
Et effectivement, les échanges qui s’ensuivirent furent longs et animés. D’innombrables questions ont été soulevées autour du dilemme qui se pose selon Hélé Béji, à la femme moderne : Comment conserver sa sociabilité sans aliéner sa liberté ? Eviter le déracinement sans perdre cette vitalité créatrice qui lui a-t-elle fait gagner sa place dans la société ? Comment sauvegarder cette liberté tant revendiquée, éviter ses formes les plus abusives et garder en même temps ce pouvoir tutélaire, apanage de la femme “archaïque”, qui fait d’elle la reine du foyer ?
Ce pouvoir conféré à la femme “archaïque” ou plutôt, “antique” (terme préféré de l’auteur), reine de la famille, reine de la société tout entière, — la famille n’est-elle pas la première cellule, la pierre angulaire de la société? — ce pouvoir est naturel, “sui generis” pour ainsi dire; c’est une puissance innée déjà illustrée par la fameuse Mater Magna ou Déesse-Mère des temps les plus reculés. D’ailleurs les Anglais le savent bien, eux qui sont attachés à la monarchie et à leur reine. Le mot ’woman’ qui désigne la femme en anglais, provient de l’anglo-saxon : “wene”, lequel a donné également le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire “queen” ou “reine”, tout comme le grec “gyne”. Ainsi, et par simple opposition, le roi, c’est-à-dire, l’homme, ne tire sa légitimité que du milieu social, de l’électorat et de la structure hiérarchique qui régente la société.

La vie de la maison

C’est précisément ce pouvoir ancré si profondément dans les cœurs, qui manque le plus à la femme moderne, plus proche, pourtant, qu’elle ne le croit de la femme “antique”. Dans son livre, Hélé Béji ne revient pas sur les origines historiques de ce pouvoir, mais elle a affirmé au cours du débat que c’est la femme traditionnelle, en dépit du discrédit jeté de toutes parts sur elle qui, de par son humanité féminine, «crée la vie de la maison…Une maison sans femme est vouée à la déshérence…» Et à ce titre, celle qui s’adonne en même temps à l’écriture et aux travaux de ménage «comme, par exemple, George Sand» est en réalité bien «plus moderne que Simone de Beauvoir.»
De ce fait, malgré les apparences, la réalité est autre. En s’émancipant, en se démarquant du groupe, la femme moderne a, en quelque sorte, renoncé à la défense de cette communion d’idées, de sentiments, qui cimente ce groupe. De sorte que, malgré l’institution de la parité et la panoplie des textes législatifs supposés la protéger, elle reste vulnérable. Hélé Béji n’a pas manqué de souligner à ce propos “la violence de la vieillesse”, par exemple, la solitude et le délaissement qui, aujourd’hui, menacent la femme moderne.
M. Alain Gérald Slama écrivain et journaliste, natif de Tunisie, et Mme Sabine Renault-Sablonnière, directrice d’Actu Presse, se chargèrent de commenter le livre de Hélé Béji. A cette dernière qui lui demandait son point de vue sur certains passages du livre, ceux portant notamment sur l’homme par rapport au temps, sur le féminisme et la parité, le complexe du mâle ou encore sur les notions d’héritage et de modernité, M. Alain Gérald Slama, plein de verve, avait notamment répondu:
«Le livre de Hélé Béji est envoûtant… Je suis frappé par la beauté de son écriture. C’est peut-être parce que je suis né en Afrique du Nord que je me sens des affinités avec cette écriture, ce sens du rythme de la phrase… Nous parlions en Tunisie le français comme une langue étrangère avec le souci de la dominer, d’y inscrire notre marque au lieu de l’apprendre comme une espèce d’héritage, qu’on recueille et dont on fait un petit peu ce qu’on veut.... Il y a deux attitudes à considérer par rapport à l’héritage et à la modernité. Il y a d’abord la fierté que nous tirons de cet héritage, et il y a ensuite ce que nous-mêmes ajoutons à cet héritage. Le fait d’être moderne, c’est la valeur qu’on va ajouter à cet héritage».

Déconstruire les clichés

Quant à la parité, il avoue ne pas en comprendre la raison : «Pourquoi cette brusque nécessité de sexualiser le politique ?» Il n’en reste pas moins que le livre de Hélé Béji «fait du bien par rapport à toute la tradition amenée par les féministes, à ce qu’on appelle aujourd’hui aux USA les “gender studies”, l’étude de l’histoire à partir de ce que l’on sait aujourd’hui du rapport entre les sexes.»

« Quant au complexe du mâle”, il faut admettre que la femme moderne, aux dires de la plupart des intervenants, n’a pas réellement bénéficié du mouvement féministe ; au contraire, elle en a même souffert si l’on songe à ce que les hommes appellent la “tyrannie féminine” et dont Hélé Béji décrit indirectement les effets néfastes dans son adresse à l’homme :
«Ne sachant plus incarner l’universel, tu te contentes du particulier; tu ne cherches plus les grandes valeurs morales, et tandis que les femmes avancent, tu ne fais que reculer ; on t’a enlevé le goût d’être un homme supérieur, tu as perdu le charme… Tu n’as plus d’humour, plus d’esprit ; tu es assombri par le sentiment de ta médiocrité…».
De toute évidence, Hélé Béji connaît son sujet. Déjà, dans L’Imposture culturelle puis dans Le Désenchantement national, toujours inspirée par le vécu, elle avait mis en garde contre les dérives héritées du passé colonial, et les interprétations fallacieuses de certains clichés susceptibles de conduire en fin de compte à la régression et à la sclérose. Aujourd’hui, son but n’a pas varié : «J’ai écrit ce livre pour déconstruire un certain nombre de clichés à propos de la femme soumise, de la dépendance et de la pourvoyance… Ce n’est pas un livre sur la femme traditionnelle… Je suis tellement loin de la tradition que je peux me permettre de retourner sur et non à la tradition.»
C’est peut-être à cela que M. Slama fait allusion lorsqu’il évoque «le regard, l’observation presque clinique des rapports homme/femme, de la réalité quotidienne et de l’histoire» qui caractérise l’œuvre de Hélé Béji.

R.D.

 

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