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Critique littéraire :

La Presse du 10/10/05 Littérature

Moi, Toutankhamon, reine d'Egypte - Roman de Nabil Naoum (Egypte) - Traduit de l'arabe par Luc Barbulesco

Signe de finitude

Par Rafik DARRAGI

La procréation, la fertilité, la maternité, en général, dérange le cours tragique. Signe de bonheur, de plénitude, peu compatible avec l'atmosphère passionnelle, nous la retrouvons par exemple au théâtre shakespearien en contraste pour illustrer le désordre et le chaos, notamment dans Le Roi Lear. Il en est, bien entendu, autrement dans le roman. Ainsi, bien qu'elle ne soit pas le thème principal dans Moi, Toutankhamon, reine d'Egypte, le nouveau roman de l'Egyptien Nabil Naoum, elle confère au récit un réalisme qui compense l'invraisemblance de l'intrigue.

De Nabil Naoum, né au Caire en 1944, nous connaissons déjà le recueil de nouvelles Le Voyage de Râ (1988) et les romans, Corps premier (1998), Le rêve de l'esclave (1994 ) et Les rivages de l'amour (2003), tous publiés par Actes Sud.

Décrit comme une subtile dénonciation "à l'endroit de tous les pouvoirs, religieux, politique, masculin, autant de tyrannies que résume, dans sa splendeur tragique, la figure du pharaon" (quatrième de couverture), il traite du destin tragique de la princesse égyptienne Tout, encore appelée Nefret, que l'histoire officielle connaît sous le nom du roi Toutankhamon. Montée sur le trône à l'âge de 9 ans, déguisée en garçon, vénérée comme un dieu vivant, elle fut déchue et condamnée à mourir, dès que sa relation avec Horemheb, le chef des armées, fut connue. Enceinte, elle fut aussitôt marquée du sceau d'infamie "car les rois ne peuvent concevoir ni enfanter" (p.10).

Changement de cap

Plus qu'une histoire d'amour qui finit mal, Moi, Toutankhamon, reine d'Egypte, est un vrai réquisitoire à l'encontre non seulement, des gens du pouvoir, mais également à l'encontre du complexe du mâle, ce que les féministes appellent "le privilège masculin". Contrairement à son précédent roman, Les Rivages de l'amour, où l'effacement de l'héroïne et la prépondérance du héros prédominent outrageusement, Nabil Naoum semble dans cette nouvelle œuvre virer de bord. Le conformisme sans faille des romans précédents apparaît désormais révolu.
Porteuse d'auge

Est-ce pour répondre aux goûts de ses lecteurs ? Peut-être. Toujours est-il que, dès lors qu'il s'agit des choses de la chair, Nabil Naoum ne se cantonne plus dans une prudente obscurité ou dans des attitudes qui s'accommodent de toutes les interprétations possibles. L'héroïne évolue d'une façon positive jusqu'à la fin du livre. Surmontant ses désillusions, désireuse d'assumer sa féminité et sa sexualité jusqu'au dernier souffle, elle renie, comme la Cléopâtre de Shakespeare, son statut divin. Comme elle, elle clame tout haut sa condition féminine :

"Je n'envierai pas les filles de la campagne, qui savent qu'elles retrouveront le soir à leur retour des champs, ceux vers qui se portent leurs pensées, je n'envierai pas non plus les jeunes mères allaitant leurs bébés, non, l'objet de mon envie, aujourd'hui que s'est appesantie sur moi la main du destin, ce sont les moments que j'ai vécus avec lui, c'est celle qui, comme moi, aura joui de sa présence…" (p.12).

Mais contrairement à Cléopâtre, elle ne se suicide pas à la fin du drame. La princesse Tout n'est pas, non plus, comme l'autre héroïne shakespearienne, Lady Macbeth, une femme ambitieuse qui renie sauvagement son instinct maternel pour conquérir le pouvoir. C'est une femme, au contraire, qui veut vivre sa vie et qui affronte courageusement les préjugés de sa société, soulignant de la sorte l'affligeante comédie du pouvoir et les basses intrigues qui se déroulent à l'intérieur du palais :

"Quel temps est-ce donc que ce temps où ceux qui prétendent savoir la vérité ont semé le mensonge? Ce mensonge qui veut que nous les femmes soyons inférieures aux hommes, quand il s'agit de distinguer le bien du mal, ce temps où l'on a déifié le principe masculin, pour mieux abuser de nos corps et nous emprisonner… " (p.14).

On lit ce roman sans s'arrêter tant le récit semble maîtrisé. D'une structure originale : un récit-monologue, une lente prise de conscience, où la narratrice, enfermée dans sa cellule, apostrophe dans son imagination les divers personnages ayant gravité autour d'elle, en particulier l'auteur de son malheur, son amant le perfide Horemheb, et Senou, sa fidèle servante :

"Les canaux de la mémoire s'étendent devant moi, et j'y vogue sans effort jusqu'aux régions de mon enfance, gouvernée par ma mère, les prêtres, les tuteurs et les ministres. Mais je veux m'arrêter un instant auprès de lui, Horemheb…" ( p.11)

Des brèches de la mémoire, donc, une perception fragmentée, des sauts dans le passé, aussi surprenants les uns que les autres, mais contrairement à des œuvres similaires, comme, par exemple, Zaynab ou les brèches de la mémoire de notre compatriote Aroussia Nalouti (Cf. La Presse du 11 avril 2005) le lecteur ne navigue pas au gré de la mémoire de plusieurs personnages.

Certes, on reste parfois confondu devant les atermoiements sans fin de l'héroïne :

" Jusqu'à quand vais-je ainsi me perdre dans mes fantasmes ? Sortir des mers de la crainte pour me jeter aux déserts et à leurs mirages?" (p.21) devant ses cris d'amour pour son oppresseur, ou encore devant cette relation "mort-amour" qui court en filigrane dans tout le livre:

" L'amour implique la mort dans le sein de l'aimé…" (p.124) mais qui ne se fonde, en réalité, que sur les infidélités, les mensonges, les déchirements et sous le poids de la souffrance, enfin et surtout, on reste confondu derrière toutes ces conceptions, pour le moins négatives, de la femme :

"La femme est puissante, Horemheb… capable de dissimuler, à volonté" (p.154).

Et pourtant une constante se dégage de ce récit, fondée, cette fois, sur la morale naturelle : la fascination que suscite la femme, si fière de cet apanage sublime, ce signe de finitude qu'est la maternité. Encore faut-il attendre les toutes dernières pages pour qu'on l'appréhende à sa juste mesure.

R.D.

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Nabil Naoum, Moi, Toutankhamon, reine d'Egypte, roman traduit de l'arabe (Egypte) par Luc Barbulesco, Actes Sud/Sindbad, 190 pages.

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