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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 17 Juin 2002

Littérature

Survie

par Rafik Darragi

Qu’elle soit cataloguée «nouvelle-histoire» ou «nouvelle-instant», la nouvelle reste un genre littéraire toujours en vogue. Invariablement affublée d’un titre racoleur- un ‘apéritif ‘, dit Barthes -, elle continue à séduire un grand nombre d’écrivains, de lecteurs et d’éditeurs, souvent attirés plus pour des raisons socio-économiques que par goût.

Ainsi, profitant des retombées de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Corée et au Japon, les Editions Zulma viennent de publier une série de nouvelles de plusieurs écrivains coréens de renom, comme Kim Yu-Jong, Hwang Sun-Won, Lee Seung-U et surtout Hwang Sok-Yong.

Ce dernier, né en 1943, a obtenu de nombreux prix littéraires. Très ancrée dans l’histoire contemporaine, son œuvre est toujours d’une vibrante actualité politique, engagement qui lui a, d’ailleurs, valu l’exil et la prison.

Intitulé La Route de Sampo, le recueil de cet auteur tranche par sa technique narrative qui privilégie la description objective en laissant parler les faits et en bannissant le commentaire, souvent lourd et pesant dans ce genre littéraire.

Ainsi en est-il de Herbes folles (1973), par exemple, où l’auteur égrène de pénibles souvenirs d’enfance marqués par la guerre fratricide qui divisa le pays. ‘La contrainte interprétante’ de ce récit, c’est-à-dire, les détails qui guident l’attention du lecteur vers le thème central du texte, n’est pas difficile à retrouver tant il est vrai qu’à une exception près, tous les faits sont bel et bien réels. Seule la folie de la domestique Taegum, est fictive : une entorse délibérée, qui se veut acte d’accusation, la guerre ayant détruit, réduit au chaos, autant le pays que les esprits.

La guerre est encore la toile de fond de Oeils-de-biche. (sic) (1972) Les victimes, cette fois, en sont les soldats du corps expéditionnaire coréen au Vietnam qui, revenant du front, découvrent, lors de leur première virée, que leurs rêves de lauriers et d’honneurs ne sont qu’illusions. La symbolique du titre est claire : Le repos du guerrier n’aura pas lieu et l’œil-de-biche, cet aphrodisiaque miraculeux, se révèlera inopérant, d’où ce constat amer du narrateur : «Je n’avais vraiment pas l’impression d’être rentré au pays»

Cette amertume qui court en filigrane dans les quatre nouvelles de Hwang Sok-Yong et qui constitue l’une des principales composantes de son esthétique réaliste, se retrouve également dans Nocturnes, le recueil de nouvelles que vient de publier Cécile Wajsbrot chez Zulma. Cécile Wajsbrot dont nous avons déjà présenté le roman, Nation par Barbès, ( cf. La Presse du 22 janvier 01), récidive cette fois avec une œuvre originale constituée de quatre récits différents : Un gardien de phare en butte à des démêlés conjugaux, témoin impuissant d’un naufrage ; un musicien rescapé du naufrage d’un ferry à la recherche d’un point de repère, un marin interrogé par la police après la disparition en mer de son frère, enfin une bouteille jetée à la mer, ultime geste de survie.

Car, au-delà du drame de la mer, c’est la métaphore de l’existence qui est visée, celle de ceux qui tentent de survivre aux naufrages de la vie ; et si dans Nocturnes, chaque récit s’insère admirablement dans l’œuvre et en étoffe la trame sans porter préjudice à la saine simplicité, c’est parce que ce recueil, en réalité, ne pose à travers ces quatre nouvelles, qu’une seule et unique question : comment survivre ?

« Seul - le mot se perdait dans le vent, dans les vagues, je l’entendais répercuté par les échos, les fonds de l’océan, j’entrevoyais l’abîme où se perdait ma vie, la solitude immense, comme la nuit qui venait, l’écroulement.»

R.D.

Nocturnes, de Cécile Wajsbrot , Editions Zulma, 72 pages; La Route de Sampo, de Hwang Sok-Yong, Editions Zulma,141 pages.

 

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