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Critique littéraire :
La
Presse ( page culturelle) du 3 mai 06
Dans le cadre d’un nouveau cycle culturel à
Paris
Tahar Békri ou la parole fraternelle du poète
Heureuse
initiative que celle que vient de prendre en faveur
de la culture l’ambassadeur de Tunisie en France,
M. Raouf Najjar : instituer au sein de l’ambassade,
chaque mois, un mercredi, non pas un «cénacle,
un club ou un cercle», mais «tout simplement
un espace culturel, d’amitié et d’échange,
de reconnaissance et de considération, rendant
hommage aux créations récentes et nouvelles»
des Tunisiens et Tunisiennes ainsi que des amis de la
Tunisie.
C’est à Tahar Békri, notre poète
national, qu’est revenu l’honneur d’inaugurer
ce nouveau cycle culturel,“Les mercredis de l’ambassade”.
Né en 1951 à Gabès, Tahar Békri
vit aujourd’hui à Paris. Maître de
conférences (Lettres arabes) à l’Université
de Paris X-Nanterre, il a à son actif une vingtaine
d’ouvrages en français et en arabe (poésie,
essai, livre d’art), traduits dans différentes
langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.).
Son œuvre, objet de travaux universitaires, est,
comme il le dit lui-même sur son site, «marquée
par l’exil et l’errance» ; elle «évoque
des traversées de temps et d’espaces continuellement
réinventés. Parole intérieure,
elle est enracinée dans la mémoire, en
quête d’horizons nouveaux, à la croisée
de la tradition et de la modernité. Elle se veut
avant tout chant fraternel, terre sans frontières».
Cette première rencontre a réuni mercredi
dernier plusieurs hommes et femmes de lettres ainsi
que des personnalités du monde diplomatique,
dont MM. Mongi Bousnina, secrétaire général
de l’Alesco, et Henri Lopez, ambassadeur du Congo
Brazzaville.
Dans son allocution de bienvenue, M. Raouf Najjar a
salué en la personne de Tahar Békri «le
poète de talent», dont «la poésie
a su nous faire vibrer ; elle nous traverse et nous
transperce». Faisant allusion aux recueils récents
de Tahar Békri, L’Horizon incendié
et La Brûlante rumeur de la mer, Monsieur Raouf
Najjar ajoute judicieusement : «Après avoir
labouré le soleil et incendié l’horizon,
Tahar Békri ne pouvait que nous faire plonger
dans une mer brûlante».
Prenant à son tour la parole, le professeur de
lettres françaises, Jean Louis Joubert, lança
un vibrant hommage à l’homme qui «a
su persévérer dans son être de poète
et assumer l’exigence qu’il a senti croître
en lui, car qu’est-ce qu’un poète,
sinon le plus irremplaçable, le plus indispensable
des hommes ? … Le poète ce n’est
pas un supplément, ce n’est pas un superflu
qui s’ajoute mais c’est la clé de
voûte qui signe la perfection de l’édifice».
Evoquant le dernier recueil de Tahar Békri, La
Brûlante rumeur de la mer, au titre “fécond”
puisqu’il éveille en nous «un jeu
prolongé d’échos et d’harmoniques»,
le professeur Joubert explique : «Cette brûlante
rumeur de la mer, c’est bien sûr, cette
inquiétude, ce questionnement que prolonge le
ressac de la mer et qui accompagne le lecteur tout au
long de l’œuvre dans un itinéraire
qui est à la fois géographique et littéraire…
Le recueil se tisse donc de l’expérience
vécue du voyageur et du lecteur qu’est
Tahar ; mais comme Mallarmé, il se méfie
de l’universel reportage. Ses poèmes ne
décrivent pas ; ses poèmes ne racontent
pas ; ses poèmes interrogent, ses poèmes
posent des questions. Le jeu des mots et des images
posent les éléments d’une sensation,
d’une émotion, à charge au lecteur
de se laisser porter par les échos qui vont s’éveiller
en lui».
«La poésie de Tahar Békri, sans
en avoir l’air, est une poésie engagée»,
affirme le professeur Joubert dans sa conclusion.
Cet engagement, c’est Tahar Békri lui-même
qui se chargera de le développer. En voici quelques
extraits :
«J’écris du questionnement…
J’écris de cette volonté de dissiper
un peu de l’obscurité ambiante… J’écris
de l’absence parce que le plein n’est pas
une réponse. …La vie, l’amour, la
mort : trois questions fondamentales qui reviennent
dans ce que j’écris, même si les
lieux changent…
Ecrire c’est aussi se réclamer du devoir
du beau, le monde devrait être beau ; le monde
pourrait être beau mais hélas, il y a cette
laideur, non la laideur dont parle Baudelaire mais la
laideur morale, la violence, la guerre, l’intolérance,
le fanatisme religieux. Et le devoir de beauté,
c’est de se réclamer de ce visage humain,
de la belle parole poétique comme parole fraternelle,
amicale, qui traverse les lieux, les souvenirs, le vécu».
On songe alors à l’immense rôle du
poète en ce monde meurtri, et à ces mots
d’Anatole France dans son Jardin d’Epicure
:
Les poètes nous aident à aimer ; ils ne
servent qu’à cela.
Et c’est un assez bel emploi de leur vanité
délicieuse.
Au programme des deux prochains mercredis de l’ambassade
: la romancière Hélé Béji
et l’économiste Christian de Boissieu.
Rafik
DARRAGI
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