Faut-il,
comme les anciens, dédaigner la traduction sous
prétexte que personne ne peut maîtriser deux
langues ? Doit-on éviter toute comparaison avec
une culture étrangère pour ne pas tomber dans
les pièges du jugement de valeur?
Doit-on
s’offusquer lorsqu’un Européen, parlant des
poètes arabes qui profitent des largesses
royales, vient à évoquer Racine ou Voltaire ? Ne
sommes-nous pas fiers d’entendre un étranger
parler notre langue ? Etc.Multiples sont, en
effet, les questions qu’on peut légitimement se
poser à la lecture de l’essai de Abdelfattah
Kilito Tu ne parleras pas ma langue qui vient de
paraître aux éditions Actes Sud. L’auteur,
professeur à la faculté des Lettres de Rabat, a
déjà signé une dizaine d’essais, dont Les
Séances (Sindbad,1995), un roman, La Querelle
des images (Casablanca, Eddih, 1999) et un
recueil de nouvelles, En quête (Fata Morgana,
1999). Il a obtenu en 1989 le Grand Prix du
Maroc et, en 1996, le Prix du rayonnement de la
langue française attribué par l’Académie
française.
Paru
à Beyrouth en 2002 sous le titre original Lan
tatakallama lughati, l’ouvrage avait fait alors
grand bruit. C’est, en effet, une œuvre au titre
provocateur mais dense et bien documentée,
construite à partir de plusieurs et riches
réflexions sur des appréciations faites par un
arabisant à propos de la littérature arabe:
«Dans la préface à Le Milieu basrien et la
formation de Jâhiz, de l’arabisant français
Charles Pellat, je lis ceci : ‘‘D’une manière
générale, c’est une impression d’ennui que l’on
retire de la lecture des ouvrages arabes, quel
que soit le sujet et si alléchant que paraisse
leur titre’’» (p.19).
Pour
réfuter les appréciations de Charles Pellat, qu’il
considère comme des jugements de valeur
dépassant le cadre strictement pédagogique,
A.Kilito décide d’étudier la façon dont les
Arabes jugent et se comportent avec leur
littérature, inscrivant ainsi d’emblée son
action dans la littérature comparée car «le
comparatisme, loin d’être réservé à quelques
spécialistes, est accessible à quiconque
s’approche de la littérature arabe, ancienne ou
moderne. Je veux dire que le lecteur qui
consulte un texte arabe est prompt à le relier,
directement ou indirectement, à un texte
européen.» (p.24).
Averroès (mort en 1198) est alors cité en
exemple. Comme ce philosophe ignorait le grec et
que ce qu’il avait lu d’Aristote «passait par
des traductions d’œuvres qui n’étaient pas
toutes traduites directement du grec», Kilito
se demande : «A-t-il un jour exprimé le désir
d’apprendre cette langue?» ou encore : «Averroès
souhaitait-il être traduit ?» (p.25).
De
simples questions rhétoriques car la réponse est
claire: «Les anciens ne se contentaient pas de
dédaigner la traduction et de l’écarter de leur
réflexion; nous avons l’impression qu’ils
veillaient involontairement à mettre leurs
œuvres à l’abri de tout transfert; ils ont
développé des formes et des modes d’expression
et de style réfractaires à la traduction.»
(p.26).
Puis
c’est avec ‘‘le renfort’’ de Jâhiz qu’il
poursuit son analyse (p.29). Pourtant Jâhiz qui
a vécu au IXe siècle (776-868) ne connaissait
pas d’autres langues (à part ‘‘peut-être’’ le
persan). Après de longues considérations sur la
traduction de la philosophie et de la poésie, la
conclusion de Kilito semble vague puisque Jâhiz
«se tourne des deux côtés, vers la droite et
vers la gauche.» (p.49). En réalité, elle n’est
qu’une subtile introduction car la conclusion
finale de Kilito, plus explicite, se trouve plus
loin, notamment au chapitre «Assis entre deux
chaises» à propos des interrogations d’Ahmad
Fâris Shidyâq (1804-1887) sur les rapports de la
poésie arabe avec la littérature européenne.
Evoquant l’ouvrage de ce dernier, La Jambe sur
la jambe, Kilito revient sur ses propos relatifs
à Jâhiz:
«Apprendre une langue étrangère se fait aux
dépens de la langue maternelle…Il y a sans doute
là une référence à Jâhiz…qu’il faut rappeler
ici : ‘‘Quand nous l’avons trouvé parlant deux
langues, nous avons su qu’il avait porté
préjudice aux deux, car chacune des deux langues
attire l’autre, lui emprunte et s’oppose à elle.
Comment peut-il les maîtriser réunies en lui, au
même degré que s’il n’en possédait qu’une
seule?’’».
Et
Kilito de conclure : «Mais il y a une différence
entre la situation de Jâhiz et celle de Shidyâq
: Jâhiz n’avait pas besoin d’étudier une autre
langue que l’arabe, tandis que Shidyâq devait
connaître une, voire des langues étrangères.»
(p.81).
«La
diversité obligée»
Certes, et sans aller jusqu’à affirmer comme
l’auteur que «la traduction a envahi notre
horizon, et intervient même quand nous lisons
les anciens.» (p.28), il est vrai que nous
sommes nombreux, aujourd’hui, à croire que la
traduction reste l’affaire de tous. Déjà, en
2001, sur ces mêmes colonnes (La Presse du 11
juin 2001), Habib Salha affirmait : ‘‘Tout cela
a fait son temps’’ et d’ajouter: "Nous savons
de nos jours que l’emploi d’une seule langue
dans un monde de ‘‘la diversité obligée’’
ressemble à un handicap. Les écrivains
maghrébins donnent à voir les chevauchements de
la traversée interculturelle, mettent en valeur
la complexité même de l’unité des contraires,
rapportent les densités conjuguées dans les deux
langues".
A la
conférence inaugurale des XXes Assises de la
traduction littéraire (Arles, 7-9 novembre
2003,) le poète syrien, Adonis, avait rendu un
vibrant hommage à tous ces traducteurs, à ces
«passeurs de littérature» qui œuvrent sans cesse
pour le bien de l’humanité tout entière: " …Pour
moi, dit-il, la traduction est aussi
indispensable que l’air et la lumière...J’irai
même plus loin : la culture de l’avenir sera
traduction, ou bien ne sera qu’une sorte de
primitivisme reposant sur des normes simplifiées
et banalisées."
Bref,
et comme l’a récemment affirmé notre confrère
Nebil Radhouane, «le sujet n’est jamais passé de
mode» et « sa vigueur épistémologique est
toujours aussi spectaculaire» (La Presse
littéraire du 3 mars) bien qu’il continue, par
ailleurs, à prêter le flanc à de multiples
querelles et contradictions. La traduction et
les multiples conséquences qu’elle implique,
notamment le multiculturalisme, et ses
principaux aspects, l’acculturation et
l’intégration, ses avantages mais aussi ses
dangers, interpellent de plus en plus notre
conscience. Car ce phénomène qui compartimente
les cultures et les individus, qui crée des
ghettos mentaux et physiques, est susceptible de
devenir à tout moment le terreau de toutes les
tensions. En cette période de globalisation et
de migration généralisée où les frontières
culturelles s’ouvrent de plus en plus et où le
maître mot est devenu la transmission du savoir,
on aurait souhaité que l’essai de Abdelfattah
Kilito, qui touche un sujet très sensible,
puisse servir à dissiper l’incompréhension entre
les peuples et à corriger les ignorances ou les
simplifications outrancières. Or, malgré sa
«substantifique moelle», cet essai peut paraître
dirigé contre un prétendu européocentrisme
rampant. La citation de Pétrarque, pleine de
haine contre les Arabes, placée en première page
alors qu’elle date du XIVe siècle, et le dernier
chapitre qui reprend le titre provocateur de
l’essai, l’illustrent symboliquement. Mais là
où le bât peut blesser plus d’un, c’est lorsque
l’auteur affirme sans ambages: «Nous lisons les
anciens à l’aide de la littérature européenne.
Et dans la mesure où un auteur arabe se
rapproche de celle-ci, il voit doubler ses
chances d’être apprécié et de plaire, et se
multiplier les occasions d’être traduit.» (p.2).
Lan
tatakallama lughati est aujourd’hui traduit en
français. Doit-on s’en réjouir ou, au contraire,
s’en plaindre? That is the question, comme
dit…Shakespeare!
Par
Rafik DARRAGI
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Abdelfattah Kilito, Tu ne parleras pas ma
langue, essai traduit de l’arabe (Maroc) par
Francis Gouin, Sindbad/Actes Sud, 112 pages.