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 Livre


 2008, Année nationale de la traduction


                                                 De la traduction                                                                      

   

 

Faut-il, comme les anciens, dédaigner la traduction sous prétexte que personne ne peut maîtriser deux langues ? Doit-on éviter toute comparaison avec une culture étrangère pour ne pas tomber dans les pièges du jugement de valeur?

Doit-on s’offusquer lorsqu’un Européen, parlant des poètes arabes qui profitent des largesses royales, vient à évoquer Racine ou Voltaire ? Ne sommes-nous pas fiers d’entendre un étranger parler notre langue ? Etc.Multiples sont, en effet,  les questions qu’on peut légitimement se poser à la lecture de l’essai de  Abdelfattah Kilito Tu ne parleras pas ma langue qui vient de paraître aux éditions Actes Sud. L’auteur, professeur à la faculté des Lettres de Rabat, a déjà signé une dizaine d’essais, dont Les Séances (Sindbad,1995), un roman, La Querelle des images (Casablanca, Eddih,  1999) et un recueil de nouvelles, En quête (Fata Morgana, 1999). Il a obtenu en 1989 le Grand Prix du Maroc et, en 1996, le Prix du rayonnement de la langue française attribué par l’Académie française.

  Paru à Beyrouth en 2002 sous le titre original Lan tatakallama lughati, l’ouvrage avait fait alors grand bruit. C’est, en effet, une œuvre au titre provocateur mais dense et bien documentée, construite à partir de plusieurs et riches réflexions sur des appréciations faites par un arabisant à propos de la littérature arabe: «Dans la préface à Le Milieu basrien et la formation de Jâhiz, de l’arabisant français Charles Pellat, je lis ceci : ‘‘D’une manière générale, c’est une impression d’ennui que l’on retire de la lecture des ouvrages arabes, quel que soit le sujet et si alléchant que paraisse leur titre’’» (p.19).

Pour réfuter les appréciations de Charles Pellat, qu’il considère comme des jugements de valeur dépassant le cadre strictement pédagogique, A.Kilito décide d’étudier la façon dont les Arabes jugent et se comportent avec leur littérature, inscrivant ainsi d’emblée son action  dans la littérature comparée car «le comparatisme, loin d’être réservé à quelques spécialistes, est accessible à quiconque s’approche de la littérature arabe, ancienne ou moderne. Je veux dire que le lecteur qui consulte un texte arabe est prompt à le relier, directement ou indirectement, à un texte européen.» (p.24).

Averroès (mort en 1198) est alors cité en exemple. Comme ce philosophe ignorait le grec et que ce qu’il avait lu d’Aristote «passait par des traductions d’œuvres qui n’étaient pas toutes traduites  directement du grec», Kilito se demande : «A-t-il un jour exprimé le désir d’apprendre cette langue?» ou encore : «Averroès souhaitait-il être traduit ?» (p.25).

De simples questions rhétoriques car la réponse est claire: «Les anciens ne se contentaient pas de dédaigner la traduction et de l’écarter de leur réflexion; nous avons l’impression qu’ils veillaient involontairement à mettre leurs œuvres à l’abri de tout transfert; ils ont développé des formes et des modes d’expression et de style réfractaires à la traduction.» (p.26).

Puis c’est avec ‘‘le renfort’’ de Jâhiz qu’il poursuit son analyse (p.29). Pourtant Jâhiz qui a vécu au IXe siècle (776-868) ne connaissait pas d’autres langues (à part ‘‘peut-être’’ le persan). Après de longues considérations sur la traduction de la philosophie et de la poésie, la conclusion de Kilito semble vague puisque Jâhiz «se tourne des deux côtés, vers la droite et vers la gauche.» (p.49). En réalité, elle  n’est qu’une subtile introduction car la conclusion finale de Kilito, plus explicite, se trouve plus loin, notamment au chapitre «Assis entre deux chaises» à propos des interrogations d’Ahmad Fâris Shidyâq (1804-1887) sur les rapports de la poésie arabe avec la littérature européenne. Evoquant l’ouvrage de ce dernier, La Jambe sur la jambe, Kilito revient sur ses propos relatifs à Jâhiz:

«Apprendre une langue étrangère se fait aux dépens de la langue maternelle…Il y a sans doute là une référence à Jâhiz…qu’il faut rappeler ici : ‘‘Quand nous l’avons trouvé parlant deux langues, nous avons su qu’il avait porté préjudice aux deux, car chacune des deux langues attire l’autre, lui emprunte et s’oppose à elle. Comment peut-il les maîtriser réunies en lui, au même degré que s’il n’en possédait qu’une seule?’’».

Et Kilito de conclure : «Mais il y a une différence entre la situation de Jâhiz et celle de Shidyâq : Jâhiz n’avait pas besoin d’étudier une autre langue que l’arabe, tandis que Shidyâq devait connaître une, voire des langues étrangères.» (p.81). 
«La diversité obligée» 
Certes, et sans aller jusqu’à affirmer comme l’auteur que «la traduction a envahi notre horizon, et intervient même quand nous lisons les anciens.» (p.28), il est vrai que nous sommes nombreux, aujourd’hui, à croire que la traduction reste l’affaire de tous. Déjà, en 2001, sur ces mêmes colonnes (La Presse du 11 juin 2001),  Habib Salha affirmait : ‘‘Tout cela a fait son temps’’  et d’ajouter: "Nous savons de nos jours que l’emploi d’une seule langue dans un monde de ‘‘la diversité obligée’’ ressemble à un handicap. Les écrivains maghrébins donnent à voir les chevauchements de la traversée interculturelle, mettent en valeur la complexité même de l’unité des contraires, rapportent les densités conjuguées dans les deux langues".

A la conférence inaugurale  des XXes Assises de la traduction littéraire (Arles, 7-9 novembre 2003,) le poète syrien, Adonis, avait  rendu  un vibrant hommage à tous ces traducteurs, à ces «passeurs de littérature» qui œuvrent sans cesse pour le bien de l’humanité tout entière: " …Pour moi, dit-il, la traduction est aussi indispensable que l’air et la lumière...J’irai même plus loin : la culture de l’avenir sera traduction, ou bien ne sera qu’une sorte de primitivisme reposant sur des normes simplifiées et banalisées."

Bref, et comme l’a récemment affirmé notre confrère Nebil Radhouane, «le sujet n’est jamais passé de mode»  et « sa vigueur épistémologique est toujours aussi spectaculaire» (La Presse littéraire du 3 mars) bien qu’il continue, par ailleurs,  à prêter le flanc à de multiples querelles et contradictions. La traduction et  les multiples conséquences qu’elle implique, notamment le multiculturalisme, et ses principaux aspects, l’acculturation et l’intégration, ses avantages mais aussi ses dangers, interpellent de plus en plus notre conscience. Car ce phénomène qui compartimente les cultures et les individus, qui crée des ghettos mentaux et physiques, est susceptible de devenir à tout moment le terreau de toutes les tensions. En cette période de globalisation et de migration généralisée où les frontières culturelles s’ouvrent de plus en plus et où le maître mot est devenu la transmission du savoir, on aurait souhaité que l’essai de Abdelfattah Kilito, qui touche un sujet très sensible, puisse servir à dissiper l’incompréhension entre les peuples et à corriger les ignorances ou les simplifications outrancières. Or, malgré sa «substantifique moelle», cet essai peut paraître dirigé contre un prétendu européocentrisme rampant. La citation de Pétrarque, pleine de haine contre les Arabes, placée en première page alors qu’elle date du XIVe siècle, et le dernier chapitre qui reprend le titre provocateur de l’essai,  l’illustrent symboliquement. Mais là où le bât peut blesser plus d’un, c’est lorsque l’auteur affirme sans ambages: «Nous lisons les anciens à l’aide de la littérature européenne. Et dans la mesure où un auteur arabe se rapproche de celle-ci, il voit doubler ses chances d’être apprécié et de plaire, et se multiplier les occasions d’être traduit.» (p.2).

Lan tatakallama lughati est aujourd’hui traduit en français. Doit-on s’en réjouir ou, au contraire, s’en plaindre? That is the question, comme dit…Shakespeare!

Par Rafik DARRAGI

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Abdelfattah Kilito, Tu ne parleras pas ma langue, essai traduit de l’arabe (Maroc) par Francis Gouin, Sindbad/Actes Sud, 112 pages.

La Presse de Tunisie (10 Mars 2008)

 

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