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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 17 Novembre 2003

Littérature

Migraphonies n°3 – Revue des littératures et musiques du monde

Un acte d’amour

Comme nous l’avons déjà noté lors de la parution des deux premiers numéros (La Presse du 27 janvier 03), Migraphonies est une revue qui «travaille sur ce qui unit les êtres vivants» et qui rêve de voir un jour l’univers tout entier devenir un espace de vie ouvert, sans aucune barrière, offrant à tous une qualité de vie meilleure.

Pure utopie, diriez-vous ? Peut-être ! En tout cas, son directeur, Patrick Navaï, ne veut pas en démordre. Sa revue en est aujourd’hui à son troisième numéro et son message demeure toujours le même. «Pour nous, fonder et animer une revue implique le fait d’aimer le monde et les êtres qui le peuplent».

Mais que nos lecteurs se rassurent : Patrick Navaï est loin d’être un utopiste. Même si ses efforts peuvent sembler mus par un souci utopiste, sa revue ne rappelle en rien l’Utopia de Thomas More ou la Colloquia d’Erasme. Riche d’enseignements, elle offre plusieurs facettes de la culture universelle et des éclairages nouveaux sur des mentalités que l’Occident n’a pas encore totalement appréhendées.

A cet égard, la culture arabo-musulmane se taille la part du lion. Pour exemple, nous citerons volontiers l’article d’Eric Phalippou : «Dâd-o- Bidâd» : Le Juste et l’Injuste dans la littérature satirique de l’Iran moderne. Conscient de l’impossibilité de séparer le spirituel du temporel, mais profondément convaincu que les poètes iraniens contemporains s’appliquent «à donner un sens à la vie politique» en dépit de l’atmosphère de violence qui règne dans leur pays, l’auteur tente de réhabiliter la poésie de circonstance iranienne à travers l’œuvre d’un poète du siècle dernier, Ashraf Ed-din, fondateur de “Nessim” (zéphir), une gazette rimée très virulente. «Quelques exemples, précise-t-il, me suffiront à montrer que, contrairement à nos idées reçues sur une soi-disant hypocrisie, la versification ne s’applique pas en persan qu’au seul exercice du panégyrique des grands de ce monde »

A signaler également ce court, hélas trop court, voyage initiatique entrepris en terre d’Orient, à Alep exactement, de Caroline Zriba ou Leïla Berger, chorégraphe et écrivain, sur les traces du musicien Julien Jalâl Eddine Weiss. En effet, après Le Caire, Tunis, Beyrouth et Bagdad, c’est à Alep, dite la mélomane, que Julien Weiss, virtuose du ‘qânûn, s’était établi en 1976. Il y avait alors dans cette belle cité syrienne le maître du “oud”, Mounir Bachir.

Un long article est consacré à la calligraphie sous forme d’un entretien avec le peintre-calligraphe irakien Hassan Massoudy, que Migraphonies est allée rencontrer dans son atelier parisien.

Le théâtre est représenté par l’Iranien Farid Paya, metteur en scène, directeur du Théâtre du Lierre à Paris. Farid Paya a préféré cependant présenter dans ce numéro quelques uns de ses poèmes plutôt que de nous livrer ses réflexions sur la voix. Il est en effet surtout connu comme un grand spécialiste de cet instrument divin, dans le sillage des Stanislavski, Roy Hart, Lee Strasberg et autre Peter Brook. Considérée aujourd’hui comme l’une des trois principales armes dont doit disposer tout bon acteur, la voix occupe au theatre une place centrale. Pourtant, si elle en constitue le support, si parfois elle en fonde la matière, la voix assume souvent une fonction méconnue. Espérons que dans le prochain numéro, nous aurons droit à quelques judicieuses remarques sur le “théâtre de la voix”.

Ajoutons pour conclure que Migraphonies présente également des poèmes, des nouvelles, des reportages, comme celui consacré à la caravane de paix en Afghanistan et des entretiens fructueux avec des personnalités de divers horizons.

Ainsi donc, c’est par la seule vertu de la culture sous toutes ses formes que Migraphonies ambitionne de dissiper l’incompréhension entre les peuples. En fait, dans son éditorial, Patrick Navaï va plus loin : il prône l’ouverture des frontières et l’adoption de l’espéranto, langue qui, selon lui, est à même de réconcilier le genre humain.

En cette période pleine d’effervescence, alors que l’avènement du cosmopolitisme et des sociétés pluriethniques élargit de plus en plus la fracture sociale, forçant l’individu à se retrancher sur lui-même, dans son microcosme, ces vœux peuvent fort bien relever de l’utopie ; ils traduisent néanmoins un acte d’amour offrant les éléments de base sur ce qui rapproche, voire sur ce qui unit les peuples.  

Rafik DARRAGI

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Migraphonies, n° 3, Revue des littératures et musiques du monde, 49, rue Daguerre, 75014 Paris

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