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Littérature:

La Presse - Lundi 10 Janvier 2005

Cauchemar nippon -Roman de Matthew Kneale - Traduit de l'anglais par Oristelle Bonis

Un autre registre

Par Rafik DARRAGI

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Cauchemar nippon, le nouveau roman de Matthew Kneale, qui vient de paraître aux Editions Belfond, n'exhibe aucune ressemblance avec les précédents ouvrages de ce brillant romancier anglais, établi aujourd'hui en Italie.

Les Passagers anglais et Douce Tamise, on s'en souvient, s'inspirent des chefs-d'œuvre de Dickens comme Oliver Twist, David Copperfiel ou encore Hard Times. Leur mode, leur sujet sont empreints d'humour corrosif et d'émotion contenue, les deux ouvrages, évoluant de surcroît dans un monde à la limite de l'imaginaire, mais faisant tout de même l'objet d'une enquête minutieuse qui ne supporte aucune approximation.

Cauchemar nippon est d'un autre registre. Par l'intrigue d'abord, un suspense hilarant, qui se déroule entièrement à Tokyo, dans la faune interlope d'une mégapole toujours sous la bruine. Par le mode ensuite, car si le langage se veut pittoresque, la peinture de la société japonaise manque, par contre, d'acuité, voire d'intensité particulière, et reste plutôt fragmentaire tant les personnages y semblent décrits à l'emporte-pièce, sans nuance. L'absence flagrante de cette diversité de la documentation qui fait le charme des deux romans précédents y est certainement pour quelque chose.

Ainsi, Daniel Thayne, le héros de Cauchemar nippon ne ressemble en rien à Joshua Jeavons, le personnage principal de Douce Tamise, ce jeune ingénieur idéaliste, habité par le souci des autres, qui rêve d'assainir les égouts de Londres et qui entend ainsi porter témoignage sur les conditions de vie atroces et dégradantes d'un prolétariat misérable. Il est un simple photographe traîne-savates, qui se retrouve du jour au lendemain, dans une situation difficilement concevable, sans le sou, au pays du Soleil Levant. Après avoir perdu son passeport dans des conditions plutôt obscures, il est réduit, pour survivre, à donner sans permis de travail des cours d'anglais dans une sordide école de langues étrangères. Une liaison avec une de ses étudiantes tournera au cauchemar.

Paradoxalement, cette situation rocambolesque ne permet pas à l'auteur d'élaborer à loisir cette "spécialité britannique" si typique, cet humour particulier auquel il nous a habitués dans ses précédents ouvrages. Les fils de l'intrigue, la peinture du personnage central féminin, Keiko, une Japonaise à l'humeur hystérique, enfin l'attitude de son père, le sinistre M. Harada, constituent des obstacles évidents. Bref, comme le suggère si bien le titre, tout le roman verse dans le tragique, en particulier la conclusion :

"… Keiko occupait ses pensées, et il en était ainsi depuis plusieurs jours. Ce dont il se souvenait surtout, ce n'était pas de ce à quoi elle ressemblait, après-son corps disloqué par la machine. Non. Daniel revoyait ses deux pieds restés étrangement intacts. A croire, comme certains l'avaient soutenu, qu'elle ne s'était pas retrouvée coincée dans les rails. A croire qu'elle n'avait nullement été prise au piège". (p.221)

Néanmoins, les amateurs du roman noir y trouveront certainement leur compte. Ils applaudiront sûrement aux mésaventures du héros et à ses découvertes successives qui vont finalement le déniaiser.

R.D.

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Matthew Kneale, Cauchemar nippon, traduit de l'anglais par Oristelle Bonis, Belfond, 222 pages.

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