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Littérature:
La
Presse - Lundi
17 Janvier 2005
Verre
cassé - Roman de Alain Mabanckou
Une
autre réalité africaine
Par Rafik DARRAGI
"Disons
que le patron du bar 'Le crédit a voyagé'
m'a remis un cahier que je dois remplir, et il croit
dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre
un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté
un jour l'histoire d'un écrivain célèbre
qui buvait comme une éponge, un écrivain
qu'on allait même ramasser dans la rue quand il
était ivre, faut donc pas plaisanter avec le
patron parce qu'il prend tout au premier degré".
Ainsi
commence le nouveau livre d'Alain Mabanckou, qui vient
de paraître aux éditions du Seuil. Ce jeune
écrivain, né en 1966, au Congo-Brazzaville,
n'est pas à son premier coup d'essai. Auteur
de six recueils de poésie et quatre romans dont
Bleu-Blanc-Rouge, Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix
et African Psycho, il a longtemps vécu en France
avant d'aller s'établir aux USA, où il
enseigne aujourd'hui les littératures francophone
et afro-américaine à l'université
du Michigan.
Un
changement radical
Au
vu de ses premiers romans, notamment Bleu-Blanc-Rouge,
où le rêve du personnage principal, Marcel
Bonaventure alias Moki, fasciné par l'Europe,
finira par s'évanouir lamentablement, on a tendance
à cataloguer ce jeune écrivain comme un
simple romancier de la Diaspora, accroché à
un folklore de pacotille désuet. Or, son nouveau
livre, Verre Cassé, annonce un changement radical.
Contrairement à Bleu-Blanc-Rouge, on n'y retrouve
aucun jeu d'identité de l'anti-héros,
aucune métamorphose et par conséquent
pas de miroirs aux alouettes. Le narrateur, Verre Cassé,
ne ressemble en rien, ni à Massala-Massala le
narrateur, ni à son double Moki, l'anti-héros,
de Bleu-Blanc-Rouge. Au lieu de symboliser, comme ce
dernier, la réussite et s'ériger en un
nouvel acteur de la société africaine,
il se contente de narrer la vie brisée d'une
série de personnages déchus et tout aussi
paumés que lui.
En
effet, Verre Cassé est comme cet écrivain
belge cité plus haut, c'est-à-dire un
buveur invétéré. Ancien instituteur,
rayé des cadres de l'Education nationale congolaise,
il est devenu le client assidu d'un bar minable mais
fort connu, Le Crédit a voyagé, tenu par
Escargot Entêté. Ce dernier est un personnage,
au contraire, haut en couleur, qui "avait de la
volonté à revendre", "toujours
debout, résolu comme un joueur d'échec"
(p.32). Faut-il, dès lors, s'étonner quand
il s'en prend à la tradition littéraire
orale, pourtant menacée d'extinction ?
"
Le patron du Crédit a voyagé n'aime pas
les formules toutes faites du genre : 'Un vieillard
qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle'.
Il n'a confiance " qu'en ce qui est écrit."
Verre
Cassé s'attelle donc à la tâche.
Les personnages défilent, l'un après l'autre
; des failles d'une 'vie et demi' s'ouvrent alors, béantes.
Triste lot d'une société en déréliction
: d'abord cet 'Homme aux Pampers', injustement accusé
de tous les maux, horriblement mutilé, ensuite
l'Imprimeur, 'l'homme qui a fait la France', un de ces
''bouillants' qui a mené la belle vie à
Paris et qui se retrouve aujourd'hui réduit à
la mendicité, ou encore Robinette et Casimir
le Géographe, et leur mémorable défi,
enfin Mouyké, lâché inopinément
par son fétiche.
La
mère, l'enfance
Et
comme 'il est trop facile de parler des autres et de
ne pas parler de soi-même', Verre Cassé
se doit, évidemment, de raconter sa propre histoire,
ses déboires conjugaux avec Angélique
la Diabolique et sa déchéance. Mais à
force de remuer le couteau dans les plaies encore vives,
Verre Cassé finit par céder, lui aussi.
Sa 'mission accomplie', romancier improvisé,
resté transparent et inaperçu, acteur
en fin de piste, il décide de disparaître
une fois pour toutes, dans les eaux grises de la rivière
Tchinouka, là précisément où
avait péri sa propre mère alors qu'il
était encore enfant.
On
sait combien ce thème de la mère est cher
à Alain Mabanckou. Une de ses premières
uvres, La légende de l'errance, lui a été
inspirée par la mort de sa mère dont il
n'a pas pu assister aux funérailles. Mais en
dépit de cet épisode, Verre Cassé
ne verse pas dans le tragique. Ce livre reste en effet
" une farce métaphysique où le sublime
se mêle au grotesque" (4e de couverture),
qui nécessite une lecture au second degré,
à l'exception, précisément, de
ces deux thèmes, la mère et l'enfance.
Car, si Alain Mabanckou préfère, à
l'évidence, l'humour au pathos, il évite
d'égratigner tout ce qui a trait à l'enfance,
'ce bien le plus précieux' de Verre Cassé.
D'ailleurs, un peu comme le romancier afro-américain
John Edgar Wideman, connu pour avoir, le premier, préconisé
l'usage du langage puisé à cette source
féconde qu'est l'enfance, Alain Mabanckou a souvent
recours au parler enfantin mais coloré, répétitif
des âmes simples. Mots, odeurs et mouvements se
mêlent et s'entrecroisent à l'infini :
"Durant
ma jeunesse je regardais chaque chose avec curiosité,
je ne redoutais pas ces légendes selon lesquelles
notre étendue marine était habitée
par des créatures mi-femme mi-poisson qu'on appelle
ici les mami-watta, et, toujours à cette époque,
la mer s'élançait à perte de vue
tandis que les cormorans venaient se poser sur la grève,
les ailes alourdies par l'errance, mais combien de fois,
intrigué, ne m'étais-je pas demandé
ce qui se tramait dans les profondeurs abyssales, et
je croyais donc que la mer était le sarcophage
de nos ancêtres, que le goût salé
de l'eau venait de leur transpiration
" (p.197)
L'attrape-cur
De
nombreux clins d'il sont lancés dans ce
livre captivant, à l'humour décapant,
stimulant sans arrêt l'intelligence, tissant,
au passage, une complicité extraordinaire avec
le lecteur en l'invitant sans cesse à faire les
rapprochements nécessaires.
Ainsi
en est-il, par exemple, du célèbre livre
de l'Américain Salinger The Catcher in The Rye,
traduit en français sous le titre : l'Attrape-Cur
et dont le héros est un adolescent du nom de
Holden :
"Le
gars tient un livre à la main, et le titre est
en anglais, moi je ne parle pas cette langue
je
peux lire d'ici tout le titre du livre, y a que les
mots in the rye que je lis
"je m'appelle
Holden" et je secoue la tête, je me dis qu'autrefois
je me serais intéressé à ce type,
il allait se livrer, il allait me raconter le mode d'emploi
de sa vie
, de ses déboires avec son monde
à lui
mais j'ai plus envie qu'on m'attrape
le cur par ce genre d'histoires bouleversantes"
p.185
Alain
Mabanckou n'est pas un chantre de la négritude
à la manière des premiers maîtres
fondateurs. Désireux de s'éloigner des
sentiers battus, il laisse le soin à ses aînés
de parler de politique, des séquelles du colonialisme
et autres quêtes d'identité. Son nouveau
livre, Verre Cassé, bouscule la tradition littéraire.
Tissé d'humour et d'ironie, il nous livre, fort
à propos, une tout autre réalité
africaine.
R.D.
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Alain
Mabanckou, Verre Cassé, Editions du Seuil, 204
pages.
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