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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 22 Décembre 2003

Littérature

Ibn Arabi, ou le Maître d’amour — De Rodrigo de Zayas

Un chant d’amour

«A l’heure des horreurs insensées des guerres de religion et de la purification ethnique, tous les honnêtes femmes et hommes de cette fin de millénaire — de part et d’autre de la Méditerranée —ne manqueront pas de trouver dans l’enseignement d’Ibn Arabi un fait essentiel : la haine et le meurtre contredisent radicalement l’enseignement moral des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’Islam».

Ainsi s’exprime l’intellectuel espagnol Rodrigo de Zayas, dans son livre consacré au philosophe et théologien arabe du XIIIe siècle, Ibn Arabi.

C’est un ouvrage passé inaperçu lors de sa parution à Paris aux éditions Séguier en 1998. Or, autant qu’on puisse en juger, Ibn Arabi ou le Maître d’amour est un livre fort bien documenté, riche d’enseignements, et qui plus est, ambitionne ouvertement de dissiper l’incompréhension entre les peuples en s’efforçant de «réconcilier l’Islam démonisé par la médiasphère occidentale (Régis Debray) avec la réalité» (p. 9).

Son auteur, Rodrigo de Zayas est né à Madrid mais c’est à Séville qu’il réside actuellement. Séville qui, justement, vit éclore, au XIIIe siècle, le génie formidable de Muhyî ed-Dîn Abû Abd Allâh Muhammad Ibn Muhammad Ibn Al Arabi Al-Hâtimi Al-Tâ’î, plus simplement connu sous le nom de Ibn Arabi.

Dans l’histoire de notre culture islamique, l’œuvre de cet homme constitue un véritable monument. Avec, à son actif, huit cent quarante-six ouvrages, il est de loin «l’auteur de l’œuvre théologique et métaphysique la plus vaste jamais composée par un seul homme» (p. 8).

Averroès, Mahdaoui, Ibn Khamis

Le Sheikh Al-Akbar, (le plus grand de tous les maîtres) — c’est ainsi qu’on le surnommait — est né le 27 Ramadan 560 de l’Hégire, c’est-à-dire le 7 août 1165, d’une famille noble d’origine yéménite dans le royaume de Murcie. A quinze ans, il rencontra le Cadhi du deuxième sultan almohade Abu Ya’kûb Yûsuf, Abû Al-Walid Muhammad Ibn Rushd, qui n’est autre, pour l’Occident, que le célèbre Averroès. En 1194, on le retrouve à Tunis, hôte de son ami Abd Al-Aziz Al-Mahdawi (mort en 1224 et enterré à La Marsa) auquel il dédia le prologue de ses célèbres Révélations mecquoises. Au cours de ce séjour à Tunis il fréquenta assidûment Ibn Khamis Al-Kinani, le grand maître soufi. Passionné par la siyâha, au sens le plus noble, c’est-à-dire «parcourir la terre pour méditer sur le spectacle des vestiges des siècles écoulés et des nations passées». (Les révélations mecquoises), (p. 95), Ibn Arabi finira par s’installer définitivement à Damas où il mourut en 1241.

De Zayas s’est largement inspiré de la biographie de Claude Addas, Ibn Arabi ou la Quête du soufre rouge, parue en 1989. Cette œuvre offre, en effet, non seulement l’avantage «d’ouvrir des perspectives sur l’affirmation d’une volonté exprimée de première main» mais également de confirmer la validité des principes proclamés haut et fort par le prêtre Miguel Asin Palacios, dont le livre, L’Eschatologie musulmane dans la Divine Comédie, paru au début des années vingt du siècle dernier, causa un grand scandale.

Mais Ibn Arabi ou le Maître d’amour est loin d’être une simple biographie, une somme de faits et d’étapes arides, sans commentaires. C’est une analyse rigoureuse et méthodique qui remet courageusement en question la vision réductrice de certains penseur chrétiens, une sorte de démarche refondatrice qui récuse directement les tendances chauvines particularistes.

Rodrigo de Zayas cite, à cet égard, l’écrivain catholique roumain Mircea Eliade qui pense, à tort, que le «sacré» relève de la structure et non de l’histoire de la conscience, et qui n’hésite pas à citer avec une certaine bienveillance Raja Rao, cet écrivain hindou qui prétend : «C’est l’Islam qui a brisé l’unité du monde». (p. 85).

La meilleure des influences

En mettant en exergue les convergences qui caractérisent l’œuvre et la vie de Ibn Arabi, en suivant le cheminement à travers les siècles de cette empreinte islamique en matière d’amour mystique, enfin en soulignant son influence sur Dante, Saint Jean de la Croix ou Giordano Bruno, Rodrigo de Zayas rejette les artefacts arbitraires, offrant du coup une nouvelle échelle des valeurs.

«N’est-il pas étonnant de voir que, dans ce morcellement arbitraire de nos connaissances, au sein même de notre civilisation — appelons-la chrétienne ou occidentale, peu importe — l’on se retrouve cloisonné au point d’ignorer le meilleur de ceux-là mêmes qui nous influencent ?» (p. 12) tant il est vrai, hélas, que les préjugés religieux restent tenaces.

L’éditeur de cet ouvrage en est conscient, lui qui a justement inclus cet ouvrage dans sa collection Les Colonnes d’Hercule.

«Les Colonnes d’Hercule, écrit-il en préambule, sont les lieux mythiques où le Colosse légendaire, fourbu, donna naissance à l’Afrique et à l’Europe en les séparant et ouvrit le vieux monde méditerranéen à l’appel océanique des lointains.

Pays natal de l’Afrique et de l’Europe, là où les deux continents sont les plus proches, là où la mer et l’océan se mélangent, les Colonnes d’Hercule sont les témoins millénaires d’échanges ininterrompus d’hommes et d’idées, entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, entre la chrétienté et l’Islam, entre l’ancien et le nouveau monde».

A l’heure où l’humanité tout entière appréhende un «choc des civilisations» aux conséquences incalculables, Ibn Arabi ou le Maître d’amour est à la fois un chant d’amour et une remise en cause de la vision traditionnelle occidentale. Il fournit ainsi, pour le plus grand profit de tous, les éléments de base sur ce qui unit, même s’il semble, au passage, gommer un tant soit peu les aspérités.

Rafik DARRAGI

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Rodrigo de Zayas, Ibn Arabi, ou le Maître d’amour, collection Les Colonnes d’Hercule, Séguier, 125 pages.

 

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