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Critique artistique & littéraire:
La
Presse de Tunisie - Lundi 23 Mai 2005
Un cri du cur
"Pour
nous, fonder et animer une revue implique le fait d'aimer
le monde et les êtres qui le peuplent", ces
paroles de Patrick Navaï, le dynamique directeur
de la revue Migraphonies, me sont revenues à
la lecture du nouveau numéro de la Revue des
femmes en Méditerranée, Etoiles d'Encre.
Au vu des diverses contributions, riches et variées,
le titre de ce numéro, 'Poésie et révolte',
nous semble fort approprié. Nous avons eu déjà
l'occasion, mais il y a longtemps, d'évoquer
le ton franchement combatif de cette revue féminine
(cf. La Presse de Tunisie du 3 mars 2003). Cette fois
également, la revue fait feu de tout bois. D'abord
la présentation et l'impact visuel : poèmes,
nouvelles, extraits d'uvres, critiques, peintures,
dessins, placards publicitaires, reportages, photographies,
se mêlent et s'entremêlent. Faut-il le souligner
? Le sens esthétique s'accommode fort bien de
cette présentation originale. D'ailleurs, même
les auteurs aménagent la présentation
de l'écriture poétique à leur propre
convenance, en toute liberté. C'est le cas de
Dominique Le Boucher avec son poème "Turquoisent
le soleil", dédié à "Jean
Sénac le soleil assassiné"; Brigitte
Lagoutte avec ses poèmes illustrés, Behja
Traversac "Te souviens-tu de décembre"
(p.106) dont la présentation rappelle le poème
de Lou Vernet : 'Choses qui font la Haine', ou encore
les incomparables entre-chats esquissées par
Arlettes Laflèche Crohem dans son récit
"Instants à New York".(p.110-17) Seul
le poème "Le Poète révolté",
de la Tunisienne Mélika Golcem Ben Redjeb, tranche
par sa structure très classique. A la versification
- des alexandrins parfaits à l'amplitude hugolienne
- s'ajoute l'alternance judicieuse non seulement de
la rime mais aussi du trochée et de l'iambe au
début du vers. Vivre la poésie n'a rien
d'anodin Ensuite le thème lui-même. Si
des voix, comme celles de Mélika Golcem Ben Redjeb,
d'Anne Lanta, de Maïssa Bey, de Geneviève
Briot, ou encore de Monique Lorenté, s'élèvent
ouvertement contre l'injustice et l'intolérance,
le point de convergence reste néanmoins l'acte
poétique, et par extension, l'amour qu'il sous-tend.
En effet, ce que toutes ces auteurs présentent
dans cette revue comme expressions de révolte
est, avant tout, un cri du cur, un témoignage
d'amour non seulement pour la poésie ("La
poésie est révolte contre le monde, passionnée
de ce qui est plus loin et de ce qui fait sens. Elle
est refus et ébauche d'un nouvel art de vivre...
Vivre la poésie et la dire n'a rien d'anodin"
Cécile Oumhani, p.17), mais également
pour tous les sujets abordés : pour la Palestine
("en cet instant, le temps s'estompe", Behja
Traversac, p.193 ), pour Arafat ("un homme que
j'ai aimé... Un homme que j'ai aimé un
jour de septembre 1993 pour avoir fait ce choix insensé
et incroyable d'une main ouverte alors que les anciens
ghettos dressaient haut leurs murs de haine..."
Dominique Le Boucher, p.192) ou encore et surtout pour
la femme que symbolisent ici le personnage de Djamila,
la Palestinienne (p.174) et Samira Bellil, l'auteur
de Dans L'Enfer des tournantes, aujourd'hui disparue
(p.200-208), deux femmes blessées injustement
dans leur chair.
Pour preuve, si besoin est, le premier texte de la revue,
le poème de Dominique Le Boucher, "Or Noir",
consacré à Rimbaud, commence ainsi : Aimer,
aimer. Mais il avait tout aimé Téma Bey,
dans son article "A l'école de la poésie"
est encore plus explicite : " ...La poésie
qui se bat est ...empreinte de tendresse, d'amour et
de fraternité, valeurs universelles qui rapprochent
les hommes et les mobilisent contre le mal. Portant
sur mes lèvres, comme un blasphème récalcitrant,
l'implacable verbe aimer", déclare T. Djaout
(p 64). La terre est ma patrie Autre cri d'amour, ces
lettres insérées judicieusement au beau
milieu de la revue : celle d'abord, de Marie-Noël
Arras à sa "chère Domie" ( p.97)
, sublimant les efforts déployés par l'Association
des femmes de Bel Abbès pour développer
la créativité culturelle dans cette ville;
celle, ensuite, de Cécile Oumhani, "à
une amie turque", où la poétesse
proclame haut et fort son ardent désir de communion
avec les différents peuples du monde entier :
"J'attends de te revoir dans une Méditerranée
aux rives plurielles, une Europe tissée de fils
multiples, scintillant de proximités aux couleurs
à la fois nouvelles et anciennes. Je crois que
ce sont la rencontre des êtres humains et l'élan
irrépressible de la création qui balaieront
les spectres que certains dressent comme preuve d'un
gouffre où nous serions voués à
nous perdre en nous rapprochant"( p.105). "La
terre est ma patrie et l'humanité ma famille",
disait Gibran. Alors que dans le sillage de la mondialisation,
la perception de la différence va en s'accentuant,
à l'heure où l'individu a de plus en plus
tendance à se retrancher sur lui-même et
à rejeter le dialogue, c'est un baume que d'entendre
ces poètes. Comme Migraphonies, l'autre revue
citée plus haut, Etoiles d'Encre ambitionne,
elle aussi, de dissiper l'incompréhension entre
les individus, non pas par des vitupérations
enflammées mais tout simplement par les voies
que balisent la tendresse et l'amour d'autrui. Anatole
France ne disait-il pas dans son délicieux Jardin
d'Epicure : Les poètes nous aident à aimer;
ils ne servent qu'à cela. Et c'est un assez bel
emploi de leur vanité délicieuse.
Rafik
DARRAGI
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Etoiles d'Encre, Revue de femmes en Méditerranée,
n° 21-22 Poésie et révolte. Editions
Chèvre-Feuille étoilée, 240 pages.
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