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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 14 Octobre 2002
Littérature
Vient
de paraître
La
littérature arabe médiévale — De Andras Hamori
Une
autre optique
Par
Rafik DARRAGI
Bien
qu’il ait été publié, pour la première fois, en anglais
en 1974, sous le titre On the Art of Medieval Arabic
Litterature, par Princeton University Press, l’ouvrage
La littérature arabe médiévale, de Andras Hamori,
n’est pas une simple mise à jour des connaissances,
puisque de l’aveu même de l’auteur, seules «quelques
erreurs factuelles» ont été corrigées dans la présente
édition. C’est dire combien l’auteur semble sûr de ses
opinions; aucune nouvelle lecture des sources, aucune
nouvelle critique ne sont venues, depuis une trentaine
d’années ébranler ses convictions.
Considéré aujourd’hui par les spécialistes, à juste
titre, comme un classique des études arabes, l’ouvrage
est constitué, pour une large partie, d’une série d’études
scientifiques parues dans diverses revues. Il se développe
en trois parties bien distinctes :
La première porte sur les genres et leurs transformations,
en particulier sur la qasîda préislamique où
le poète assume le rôle du héros, sur le ghazal
et la khamryya où le poète, cette fois, joue
le rôle du clown rituel, et enfin sur le wasf et
l’importance du temps.
La deuxième partie est consacrée à la technique poétique
proprement dite et à la rhétorique.
Enfin, la troisième partie porte sur la composition
en prose, avec pour exemple, deux contes célébres des
Milles et Une Nuits: La Cité de cuivre et
Le Portefaix et les trois dames de Baghdad.
Réfléchir sur la littérature arabe médiévale à l’heure
où tout, ou presque tout, relève de l’urgence, à l’heure
où la pensée n’est que modalité de l’action, peut surprendre
: mais pour Andras Hamori, l’auteur, c’est un sujet
de prédilection. S’appuyant sur la célèbre anthologie
de Mufaddal, Al-Mufaddaliyyât, ce professeur
de lettres arabes à l’université de Princeton, aux USA,
n’hésite pas à aller à contre-courant des idées classiques.
Il prend même un malin plaisir à disséquer certains
poèmes, notamment ceux d’Abû Nawâs, d’Abû Tammâm et
de Mutanabbî , comme s’il désirait faire un pied de
nez a ceux qui prétendent qu’il est vain de rechercher
de la cohérence dans un poème arabe médiéval. Et là
où certains critiques voient une incohérence manifeste,
l’auteur décèle, au contraire, une mutation puissante,
une littérature se pliant à l’événement, grâce au rôle
universel du poète et à la puissance du rituel, un rituel
accepté, bien établi.
Du coup, les aspects conventionnels des traditions médiévales
que l’on reproche souvent à la littérature arabe médiévale,
ou encore le nombre relativement restreint des thèmes
soulevés, perdent leur connotation péjorative, pour
ne devenir que de simples caractéristiques d’une période
féconde où les poètes et les conteurs avaient leur idée
propre quant au pouvoir évocateur de leurs procédés
stylistiques.
Ainsi en est-il du conventionnalisme extrême et de la
limitation thématique qui caractérise la qasîda.
Grâce à une analyse lucide et instructive de plusieurs
figures de rhétorique, comme la métaphore, l’antithèse,
l’ambiguïté et autre paranomase ou tajnis, grâce
aussi à des comparaisons et des références à des auteurs
occidentaux, Andras Homari nous permet d’entrevoir la
richesse d’une période, la plus faste de la poésie arabe,
qui va du VIe au Xe siècle ; il nous invite également
à revoir nos jugements, car il faut reconnaître à cet
érudit un réel talent à exposer les questions les plus
complexes, et donc à convaincre.
Si, à propos de la qasîda, il reconnaît volontiers
qu’il n’existe pas un schéma des thèmes et séquences
applicable d’une manière systématique, il souligne,
par contre, le rôle joué dans ce genre par l’aspect
ritualiste. Si le poète, dit-il, occulte dans un thème
aussi important que la guerre, le côté historique, pour
ne privilégier que le côté héroïque, c’est «parce
que la guerre, prise de façon générique, est le moyen
par lequel le caractère héroïque, pris de façon générique,
se manifeste» (p.35).
Quant à ces formules toutes faites utilisées par les
panégyristes qui peuvent surprendre le lecteur occidental
dans la mesure où les bienfaiteurs se voient gratifiés
des mêmes formules, là encore, c’est au rituel qu’incombe
la responsabilité : «Le donateur et le bénéficiaire
s’engagent dans une représentation rituelle, mettant
en scène un segment de l’organisation totale de l’expérience
suivant le modèle hèroïque» (p.36).
Par-delà les clichés habituels, par-delà les assertions
savantes propres à la dialectique de l’histoire littéraire,
l’apport essentiel de ce livre réside, à notre humble
avis, dans le soin qu’il met à malmener quelques soi-disant
vérités de la critique occidentale et à en exhumer les
racines profondes, proposant ainsi une autre optique,
tout à fait originale, à propos de l’une des plus fécondes
périodes de la littérature arabe.
R.D.
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Andras Hamori, La littérature : arabe médiévale, traduit
de l’américain par Abdessalam Cheddadi, Sindbad / Actes
Sud, 213 pages.
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