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Critique littéraire :
Jeune
Afrique/L'INTELLIGENT
N° 2047 DU 4 AU 10 AVRIL 2000
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Réédition.
Deux romans de Rachid Mimouni écrits au début
des années quatre-vingt. " Une crue et violente
"
Une
société en déréliction.
RAFIK
DARRAGI
"
Les hommes et les oueds de ce pays se ressemblent :
ils ne connaissent pas la mesure, ils sont à
sec ou débordent. J'attends la crue imprévue,
irrésistible et violente
" Ces paroles,
tirées du fleuve détourné de Rachid
Mimmouni, résument le constat amer mais lucide
d'un intellectuel meurtri par l'imposture, la trahison
et les promesses non tenues.
Enrôlé malgré lui dans les rangs
du FLN, le narrateur perd la mémoire lors d'un
bombardement. Quelques années plus tard, rétabli,
il décide de retourner dans son village, pour
y rechercher sa femme et son fils. A sa grande déception,
son arrivée jette le désarroi. Les autorités,
qui le tenaient pour mort, ne savent plus que faire
de lui. Mais ce revenant a le malheur d'insister : il
veut savoir. Son oncle essaie de l'en dissuader : "
Tu reviens au pays bien après la fin de la fête,
bien après que les fanfares se sont tues. Tu
aurais pu persister dans la voie de l'oubli, ou comme
Ali, ton cousin, dans celle de l'inconscience. Ce sont
aujourd'hui les seuls gages de sérénité.
Mais tu veux savoir. Mon fils, ta douleur sera grande.
" En effet, la suite sera un vrai cauchemar, une
lente chute aux enfers. Sans papiers, et donc sans identité,
le narrateur est réduit à errer telle
une ombre dans un monde irréel, mais il ne lâche
pas prise.
Résultat : un réveil amer, au bout du
périple, dans un camp d'internement, un microcosme
de la société rebelle, qui transfigure
de côté sordide du réel, et où
l'auteur, usant d'un style vif, mêle souvenirs,
invectives et lamentations sur les " vrais loups
", qui avaient eu l'intelligence d'attendre.
Dans Tombéza, Rachid Mimouni persiste et signe.
Il n'hésite pas, cette fois, à choisir
pour héros un de ces " vrais loups "
qui écument l'Algérie, et qui érigent
la compromission et la corruption en vertus cardinales.
Mais " en ces temps modernes qui ont bouleversé
bien des choses ", les points de repère
sont devenus flous, voire invisibles. Comment reconnaître,
dès lors, le Bien du Mal ? Né dans des
conditions atroces, rejeté par tous, difforme,
celui qu'on appellera Tombéza incarne le fruit
du péché, le Mal sous toutes ses formes
iniques et mystérieuses. Il arrivera néanmoins
à atteindre l'honorabilité et presque
les honneurs. Comme dans une interminable galerie de
l'horreur, les tableaux défilent, insupportables,
sous les yeux médusés du lecteur. Arrivé
au terme d'une trajectoire frappée, dès
le départ, par la malédiction, Tombéza
tombera sous les balles de plus corrompus que lui, presque
satisfait de luimême, dans un hôpital minable,
lieu de toutes les turpitudes et perversions humaines
: " Je n'ai pas peur de la mort. Dans l'état
où je suis, c'est encore ce qui peut m'arriver
de mieux. J'ai vécu sans vergogne, et je crèverai
sans drame, sinon sans remords. "
Et comme pour mieux relier les deux uvres, le
même message court en filigrane, obsédant
: " Ce que nous voulons, c'est réveiller
nos compatriotes de leur sommeil, leur apprendre à
se méfier, à revendiquer leur part de
vie en ce monde , afin que les suborneurs ne puissent
plus exploiter l'ignorance des masses. "
_________________
Le fleuve détourné, Rachid Mimouni, Stock,
218 pp., 98FF ; Tombéza, Stock, 271 pp., 110FF.
Rééditions d'ouvrages publiés par
Robert Laffont en 1982 et 1984
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