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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 24 Novembre 2003

Littérature

Douce Tamise de Matthew Kneale, traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte

Une spécialité britannique

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Douce Tamise, qui vient aujourd’hui de paraître aux éditions Belfond, n’est pas le dernier ouvrage écrit par Matthew Kneale. Ce brillant romancier anglais, établi aujourd’hui en Italie, a écrit ce roman en 1992, c’est-à-dire bien avant Les passagers anglais, lauréat du Whitbread Prize du meilleur roman( 2000), publié en français l’année dernière.

Douce Tamise a été lui aussi récompensé ; il a reçu le John Llewellyn Rhys Prize en 1993 et comme Les Passagers anglais, il s’inspire d’un événement historique. Avec une probité remarquable, Matthew Kneale admet en effet que son roman est «en partie fondé sur les écrits de “Henry Mayhew” ... journaliste de génie (qui) fut dans son domaine particulier une sorte de Dickens.» (p.385)

Or, comme Dickens lui-même s’était inspiré des reportages de Mayhew sur l’ambiance interlope et les taudis de Londres au début du XIXe siècle, faut-il dès lors s’étonner de retrouver dans Douce Tamise cette spécialité britannique, cette peinture sociale, qui fait la saveur des romans de Dickens ? Comme Oliver Twist David Copperfield, ou Hard Times, Douce Tamise commence, lui aussi, par décrire, sur un mode empreint d’humour corrosif et d’émotion, un monde imaginaire qui devient imperceptiblement un univers réel, objet d’une enquête qui ne supporte aucune approximation.

Quoiqu’il apparaisse quelque peu déstructuré temporellement, Douce Tamise offre pour cadre deux lignes de fuite : Londres, été 1849, frappé par le choléra et une intrigue prenante, subtile, où la clef du mystère nous est partiellement livrée, pudeur oblige, par un vulgaire roquet, du nom de Périclès.

Pour le monde anglo-saxon, du moins, très féru de Shakespeare, ce nom de Périclès est loin d’être inconnu, C’est le titre d’une œuvre du grand barde anglais qui retrace avec des relents d’inceste et de lupanars, les déboires conjugaux d’un roi de la Grèce antique, dont le nom est étroitement lié à la cité d’Athènes. De là à saisir l’histoire du drame de la malheureuse Isobella, la jeune femme du narrateur, il n’y a qu’un pas.

Ce qui reste toutefois au cœur du propos dans cet ouvrage ce n’est pas l’énigme de la femme disparue mais bel et bien la terrible épidémie de choléra qui a décimé Londres en 1849. Matthew Kneale, par l’intermédiaire de son personnage principal, Joshua Jeavons, jeune ingénieur, qui rêve d’assainir la Tamise et les égouts de Londres, entend ainsi porter témoignage sur les conditions de vie, à cette époque, du prolétariat misérable et le comportement des gardiens de la loi sur les indigents.

Bien que son héros soit hanté par des rêves abominables, il reste habité par le souci des autres. Porteur tout au long du livre d’un discours d’affranchi, Joshua Jeavons mettra ses actes en accord avec ses paroles car il sait pertinemment de quoi il parle. Ayant lui-même touché les bas-fonds de la misère, il a failli être emporté par la maladie. Ses pérégrinations dans le vieux Londres et dans ses égouts vont finalement le déniaiser. Sa naïveté, on le devine dès les premières pages, ne résistera pas longtemps aux découvertes successives, et cette lucidité nouvellement acquise lui insufflera finalement une volonté d’action qui le poussera jusqu’au crime caractérisé.

Comme le confirmeront les romans suivants, en particulier Les passagers anglais, Douce Tamise est un livre passionnant tant par la richesse et la diversité de sa documentation que par sa peinture sociale d’une rare acuité.  

Rafik Darragi

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Matthew Kneale, Douce Tamise, Editions Belfond, traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte, 386 pages.

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