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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie - Lundi 9 janvier 2006

Aux Etats-Unis d’Afrique — Roman de Abdourahman A. Wabéri

Une voix neuve

Par Rafik DARRAGI

Abdourahman A. Wabéri est un auteur qui s’affirme de jour
en jour. Ecrivain et professeur d'anglais, né à Djibouti en 1965, il vit en Normandie depuis une quinzaine d'années. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions Le Serpent à Plumes et chez Gallimard, dont une trilogie sur la ville de Djibouti : Le Pays sans Ombre, paru en 1994, qui a obtenu le Grand Prix de la nouvelle francophone de l'Académie Royale de Langue et Littérature Française de Belgique,
Cahier nomade, publié en 1996 et Balbala en 1997. Citons également Moisson de crânes (Le Serpent à Plumes, 2000), consacré au génocide rwandais, Rift routes rails (Gallimard, 2001) et Transit
(Gallimard, 2003).

Son nouveau roman, Aux Etats-Unis d’Afrique, qui vient de paraître aux Editions J.C. Lattès, semble, à première vue, une allégorie des plus fantastiques, faite d’une kyrielle de portraits et de réflexions décollées de la chronologie, sans aucune progression logique. En réalité, ce roman suit une trajectoire rigoureuse esquissée dès les premières pages, mais qui ne devient bien tangible qu’à partir de la deuxième partie du roman, lorsque le personnage métaphorique de Maya, acquiert plus de consistance.
D’ailleurs, le titre aurait bien pu porter le nom de cette jeune fille, Malaïka, de son vrai nom. Il sied à l’œuvre. C’est grâce à elle que le lecteur reste rivé jusqu’à la dernière page du livre. Plus que l’allégorie elle-même, c’est ce personnage qui, en fin de compte interpelle nos consciences :
«Il était une fois une jeune fille, belle et douce. Elle est née avec une tête bien faite. Son jugement est fondé, son cœur plein de bonté. En toute occasion, elle dit ce qu’elle pense. Elle a la grâce des anges, c’est pourquoi on l’appelle Malaïka.» (p.23)
Si, dans ce roman, la valeur allégorique du message semble simple, univoque, c’est parce que ce personnage est si bien construit qu’il arrive à établir une convergence avec le vécu du lecteur. Ce dernier n’éprouve aucune peine à décoder les éléments emblématiques et à opérer l’exercice de substitution requis, sans erreur ni confusion:

«Tu avais une peau couleur de lait. Une pâleur d’albinos. Cette évidence, tu te l’étais cachée longtemps à toi-même. On a beau enfiler les bottes du farfadet, il y a des choses que l’on ne peut jamais fuir. Un nouvel alphabet s’est fait jour devant tes yeux cet après-midi là où tu as découvert ta différence. Tu as jeté sur le papier tes premiers mots. Des mots de colère criant à l’injustice. » (p.164)
C’est qu’il ne s’agit plus de ce ‘Pays sans ombre’, de la Corne de l’Afrique, de Djibouti, ou d’Aden, ces lieux mythiques que Wabéri a tenu à revisiter et qui constituent le thème principal de ses premières œuvres. Il s’agit, cette fois, de toute l’Afrique, et le fil conducteur, c’est l’histoire bien triste de Maya, que Wabéri a pris soin de diluer, à contrepoint, tout au long du livre.
Dans Aux Etats-Unis d’Afrique, la misère a changé de camp. Elle s’est installée en Europe, plus exactement en Euramérique. Là, tous les laissés-pour-compte, les ‘sans-terre’, les ‘sans-pain’, les ‘sans-espoir’, rêvent jour et nuit de cet Eldorado, la Fédération des Etats-Unis d’Afrique, si prospère avec ses centres d’affaires, ses mégalopoles, ses autoroutes, ses savants et ses artistes, mais qui reste pourtant indifférente à la misère de ces contrées et au sort des milliers de boat-people qui viennent quotidiennement s’échouer sur les plages de sable fin d’Alger ou de Djerba.
«Aujourd’hui, plus qu’hier encore, nos terres d’Afrique attirent toutes sortes de gens accablés par la pauvreté… Des gens confrontés à leur crasse personnelle, fêlés de l’intérieur, une couronne d’orties à la place du cerveau.» (p.35)
Le lecteur, par conséquent, ne retrouve dans ce roman, aucun héros révolté, comme dans Balbala, par exemple, qui relate le tragique destin d’un «quatuor subversif». Dans Aux Etats-Unis d’Afrique, il n’y a pas de guerres ethniques, pas de massacres, pas de rébellion, pas de slogans anticolonialistes, pas d’images confisquées à reconquérir.
Pourtant, le rêve qui a porté les Waïs, Dilleyta, Yonis et autres Anab, dans Balbala se poursuit dans Aux Etats-Unis d’Afrique, cette fois, à rebours, pour ainsi dire, par le biais de Maya. Car elle aussi veut réformer le monde, pacifiquement, cela s’entend. Mais pour cela, elle doit s’arracher à l’Afrique, cette terre promise qui l’a adoptée et choyée depuis son plus jeune âge. Elle doit repartir, revenir à ses origines, retrouver sa mère naturelle, l’Europe et sa misère.
Avec Aux Etats-Unis d’Afrique, A.Wabéri confirme tout le bien que l’on dit de lui. Décrit par Jean-Claude Guillebaud comme ‘une voix neuve’, un écrivain des plus prometteurs, « féroce et décomplexé, distancié par rapport aux replis identitaires contemporains, affranchi des désillusions idéologiques de la génération précédente», (Le Monde diplomatique, janvier 1998, page 30), Abdourahman A. Waberi propose dans son roman une allégorie fantastique qui lui permet de réinventer le monde. La démarche est louable à plus d’un titre car non seulement elle témoigne d’une vision éminemment humaniste susceptible de rapprocher davantage les peuples, mais elle a également le mérite d’être inspirée par de profonds traumatismes. Signe distinctif de l’homme, «lieu de l’élection de l’âme», au travers duquel l’homme se perçoit et perçoit le monde, le visage reste, hélas, le lieu privilégié de la violence symbolique des racistes.

Rafik DARRAGI

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Abdourahman A. Wabéri, Aux Etats-Unis d’Afrique, J.C. Lattès, 233 pages.

 

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