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Littérature:

La Presse - Lundi 22 Novembre 2004

Rosa Montero : Le Territoire des barbares -Traduit de l'espagnol par André Gabastou - La Folle du logis - Traduit de l'espagnol par Bertille Hausberg

Un parfum d'Espagne

Par Rafik DARRAGI

Coïncidant au mois d'octobre avec la semaine des Cultures étrangères 2004 et la semaine Lire en fête, les éditions Métailié viennent de publier deux best-sellers, deux ouvrages sentant bon le parfum d'Espagne, finement ciselés, Le Territoire des barbares et La Folle du logis de la romancière Rosa Montero.

Journaliste de métier, attachée à la rédaction du journal de référence espagnol El Pais, dont elle dirige le supplément hebdomadaire, Rosa Montero avait publié son premier roman, Te tratare como une reina, en 1983, qui fut un succès immédiat. Parallèlement à sa carrière de romancière - elle a publié jusqu'à ce jour 8 romans qui lui ont valu de nombreux prix littéraires - Rosa Montero a effectué plusieurs reportages dans divers pays (Amérique latine, France, Grèce, Etats-Unis...).

On peut supposer, par conséquent, qu'elle est loin d'être une romancière tournée vers le passé, vivant dans les souvenirs et le rêve, mais qu'elle est plutôt ancrée dans l'actualité, concernée par l'urgence. Pourtant, à lire ses deux romans, La Folle du logis et Le Territoire des barbares, on est tenté de remettre cette affirmation en question :

"J'ai pris l'habitude de classer les souvenirs de ma vie à partir du calendrier de mes amours et de mes livres, avoue-t-elle dans son dernier roman, La Folle du logis. Les hommes qui ont partagé ma vie et les œuvres que j'ai publiées sont les bornes qui jalonnent ma mémoire et transforment le fouillis informe du temps en un ensemble organisé". (p.1)

Cet "ensemble organisé", Rosa Montero nous le livre aujourd'hui sous forme d'une autobiographie un peu particulière, presque sans pudeur, où s'entremêlent expériences vécues ou observées, réflexions sur le rôle de l'imagination dans l'écriture, biographies d'écrivains, anecdotes et aphorismes, le tout sur un ton léger, teinté d'humour.

Disons le tout de suite, La Folle du logis est un livre à lire et à relire pour plus d'une raison. Considéré à juste titre comme un best-seller en Espagne, il se présente d'abord comme une autobiographie vraie ou fausse, une évocation de souvenirs, des réflexions recueillies ça et là, cristallisant peu à peu une conception originale, tout à fait personnelle de l'écriture. C'est ainsi, par exemple, qu'elle affirme à propos de l'engagement de l'écrivain :

"Pour moi, le fameux engagement de l'écrivain ne consiste pas à mettre ses œuvres au service d'une cause(l'utilitarisme pamphlétaire constitue la plus grande trahison du métier ; la littérature est un chemin de connaissance et on doit le suivre chargé de questions et non de réponses) ; il consiste plutôt à rester vigilant face aux lieux communs, à ses propres préjugés, à toutes les idées reçues et non soumises à examen qu'on nous glisse insidieusement dans la tête, idées pernicieuses, vénéneuses comme le cyanure, inertes comme le plomb, qui nous conduisent à la paresse intellectuelle. Pour moi, écrire est une manière de penser et cette pensée doit être la plus propre, la plus libre et la plus rigoureuse possible". (p.47)

Mais La Folle du logis est également un travail de recherche consciencieux, une suite de biographies d'écrivains ou plutôt une analyse pertinente de leurs malheurs, névroses, peurs et autres folies:

"Pourquoi un écrivain se perd-il ? Que se passe-t-il pour qu'un merveilleux écrivain s'enfonce à jamais dans le silence comme un marécage, ou pire, plus inquiétant encore, comment expliquer qu'un bon narrateur se mette soudain à écrire des œuvres épouvantables ?" (p.61)

Et Rosa Montero de nous citer d'abord le cas de Herman Melville, l'auteur de Moby Dick, et de l'écrivain suisse Robert Walzer qui a écrit le remarquable Les Frères Tanner, deux auteurs méconnus, voire vilipendés de leur vivant, mais qui jouissent aujourd'hui d'une incontestable célébrité. Puis celui de Truman Capote, "le parfait exemple d'un immense écrivain qui, sous l'effet du succès, se met à écrire des choses lamentables". (p.67)

Le second best-seller, Le Territoire des barbares, est le premier roman de Rosa Montero traduit en français. Il est entièrement articulé autour de la résurgence du passé, celui d'une jeune éditrice, Sofia Zarzamala, communément appelée Zarza. Structurée à l'image d'un roman policier, mais illustrée par de judicieuses paraboles et de plusieurs références historiques et littéraires, l'intrigue captive le lecteur grâce à un crescendo des plus palpitants. Elle commence par une voix dans le téléphone annonçant à Zarza : "Je t'ai retrouvée", pour se transformer ensuite en une fuite éperdue de la jeune femme dans Le territoire des barbares, autrement dit le Tartare, cet "enfer froid, espace lugubre et sinistre" dont "Hésiode disait que c'était un immense abîme : "horrible, y compris pour les dieux immortels" " (p.214). Puissante métaphore pour désigner les bas-fonds, les quartiers sordides de la drogue et de la prostitution. Peu à peu, des souvenirs, aussi cruels les uns que les autres, émergent de ces lieux de débauche dont la jeune femme croit être sortie pour toujours, et bientôt sa fuite, émaillée de multiples incidents et révélations, tourne au cauchemar, et prend vite l'allure d'une effroyable descente aux enfers, jusqu'à la déflagration finale.

Une déflagration d'autant plus puissante, nous semble-t-il, que le rôle dévolu à la fatalité dans le roman, tel qu'il est clairement annoncé au début, se révèle par la suite presque nul, voire inexistant :

"L'enfance est l'endroit où tu passes le reste de ta vie, pensa Zarza ; les enfants battus battront leurs enfants, les fils d'ivrognes deviendront alcooliques, les descendants des suicidés se tueront, ceux qui ont des parents fous le seront à leur tour". (p.15)

Ou encore :

"Zarzamala, zarza mala, autrement dit la mauvaise ronce ; peut-être Zarza avait-elle été, dès le départ, une plante tordue et épineuse, une mauvaise ronce née pour le malheur, pour porter le poids d'un destin contraire". (pp.34-35)

La romancière a-t-elle eu peur de donner une fausse idée de son personnage principal lorsqu'elle l'a affublée d'un tel nom, à consonnance arabe ? Veut-elle simplement souligner que même s'il n'a pas l'habitude de s'annoncer, le malheur est, d'une certaine façon, voulu ? Probablement, car malgré cette fatalité qui semble planer constamment sur la jeune femme, l'issue est surprenante.

R.D.

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- Rosa Montero, Le Territoire des barbares, traduit de l'espagnol par André Gabastou, Métailié, 222 pages.

- La Folle du logis, traduit de l'espagnol par Bertille Hausberg, Métailié, 202 pages.

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