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Critique littéraire :
La
Presse du 17 octobre 05
Claude
Michel Cluny : des figures et des masques - Essai de
Jalel El Gharbi
Un talent protéiforme
Par
Rafik DARRAGI - Le nouveau livre de notre collègue
et ami, Jalel El Gharbi, Claude Michel Cluny : des figures
et des masques, qui vient de paraître aux Editions
de la Différence, n'est pas une simple biographie,
comme le titre pourrait le laisser entendre.
C'est
un admirable travail d'érudition - le sous-titre
s'intitule d'ailleurs "Les Essais" - à
la mesure du talent protéiforme de ce grand homme
de lettres qu'est Claude Michel Cluny.
Né
en 1930, écrivain prolifique, poète, essayiste,
chroniqueur littéraire, d'histoire et de cinéma,
Claude Michel Cluny est connu aussi pour avoir fondé
et dirigé en 1989 la collection de poche de poésie
"Orphée", qui lui valut le prix Diderot-Universalis
en 1991. Actuellement directeur des Editions de la Différence,
Claude Michel Cluny a obtenu plusieurs prix littéraires
et artistiques, dont le Grand Prix de poésie
de l'Académie française, décerné
en 1989 pour l'ensemble de son uvre.
L'étendue
du sujet, ses contraintes, nécessitent sans doute
un certain choix. En pédagogue averti, soucieux
d'éviter l'anecdote et le délire d'interprétation,
optant délibérément pour la clarté
de l'analyse, Jalel El Gharbi a judicieusement divisé
son étude en deux grandes parties. Sans se prétendre
exhaustive, la première se propose de présenter
un éventail aussi large que possible des écrits
de Claude Michel Cluny sous forme d'études de
textes. Un exercice scientifique, vertigineux, où
Jalel El Gharbi décortique avec subtilité
des passages choisis. Il en est ainsi, par exemple,
du chapitre : "Des fenêtres" (pp 19-26
) :
"Fenêtre
ouverte sur la nuit" est une figure obsessionnelle
chez Cluny. De telles fenêtres se lisent dans
Un Jeune homme de Venise, dans Le Silence de Delphes
ou encore dans Années de sable, pour nous en
tenir à ces exemples." (pp.20-21)
Dans
le chapitre "Le Parti de l'herbe et de Rimbaud"
(pp.27-32), c'est la recherche des diverses dimensions
intertextuelles qui prime, celles qui relient le beau
poème d'Arthur Rimbaud, Le dormeur du val à
la nouvelle de C.M. Cluny, Le Parti de l'herbe. J. El
Gharbi conclut sa magistrale analyse ainsi :
"En
recourant à une autre intuition linguistique
que celle du français, je dirais que cette rencontre
est inscrite, écrite (ce qui se dirait en arabe
mektoub dans les lectures du poète)". (p.32)
Citons
encore l'admirable travail accompli dans les dernières
pages du livre, Le champ de blé, Portrait avec
mur et Le nom de la fleur, où Claude Michel Cluny
fait part à son ami, Jean Tardieu de ses craintes
à propos des phénomènes de langage.
Delphes
et Mycènes
Cette
première partie tranche avec la seconde, qui,
elle, est entièrement consacrée aux réflexions
de l'auteur à partir d'entretiens, transcrits
et présentés avec habileté et cohérence.
Avant l'hiver (p.41-48) ; L'il de la tourterelle
(p.49-53) ; Mise en scène de Jouhandeau (p.55-64)
: autant d'autocommentaires qui, tous, révèlent
un grand humaniste, un essayiste érudit, qui
ne manque pas d'humour et de chaleur même s'il
laisse parfois percer une certaine crainte:
"Ce
qui m'épouvante, c'est la dégradation
universelle de la nature". (p.151)
Et,
partant, une pointe d'amertume à l'encontre de
cette société qui "déteste
les gens heureux" (p.106) et qui demeure indifférente
"à l'histoire du monde." (p.130)
Et
c'est précisément, ce rapport avec l'histoire,
qui a toujours déterminé les prises de
positions du poète. Ses pérégrinations
à travers le monde sont perçues comme
autant de rencontres capitales avec l'histoire:
"Comme
la lecture, ( le voyage est ) une boulimie de découvertes"
(p.133).
Incapable
de "ne pas se penser dans l'ombre portée
de l'histoire" (p.133), il tente à chaque
périple de "recadrer le présent et
le passé" (p.130). C'est ce qu'il fit lors
de son premier voyage à Delphes où il
endura une épreuve éprouvante, ayant compris
"que non seulement les civilisations étaient
mortelles, selon le mot de Valéry, mais qu'elles
l'étaient par notre faute et que la civilisation
à laquelle (il) appartenait courait à
sa perte".( p.131)
Ou
encore :
"L'autre
face tragique de la Grèce, naturellement, c'est
Mycènes. Un tragique plus immédiat parce
qu'il n'a cessé de revenir à nous de relais
en relais, du drame shakespearien à la tragédie
classique et à la réécriture des
modernes. C'est ce lien entre Homère, les grands
tragiques grecs et nos formes nouvelles d'interrogation
qui nous a, par un héritage naturel, reliés
à cette dramaturgie".(p.133)
J.
El Gharbi explique cette "frénésie
du voyage" et ces parcours initiatiques très
sobrement : "Le voyage est païen. Il répond
à la question ; comment trouver un monde derrière
l'un ? Et ce désir semble irrépressible
chez Cluny. Cela explique sa frénésie
du voyage au renouvellement tout danaïdien : il
n'est pas sitôt arrivé dans un pays que
le désir d'un départ le reprend."
(p.34)
Une
manière subtile, une vraie litote, qui en dit
long sur cette affinité entre l'homme et l'histoire,
sur cette capacité du poète à appréhender
le pouvoir de suggestion de certains sites. Si "le
voyage est païen", comment ce poète
peut-il lui résister, lui qui est si attentif
au monde qui l'entoure, si profondément conscient
de lui-même et des autres ? Lui qui ne cesse,
par ailleurs, de revendiquer tout haut son paganisme?
"Pour
moi, le possible se limite à la Terre
Nos
dieux naissent de nos désirs" (p. 35)
L'exaltation
poétique, a-t-on dit, n'aime guère la
fiction. Pourtant, chez ce poète qui a signé
aussi bien des romans (Un Jeune homme de Venise, Denoël,
1966), que des essais (Le Livre des quatre Corbeaux:
Poe, Baudelaire, Mallarmé, Pessoa, La Différence,
1985), et qui ose proclamer : "L'ennemi de la poésie
c'est le poétique" (p 112 ), l'exaltation
ne manque pas, surtout lorsqu'il s'agit d'évoquer
les premières lectures, la nécessité
de l'écriture, les débuts littéraires,
les rencontres, ou encore sa passion pour le cinéma.
Parlant de l'art, et plus précisément
de la notion du Beau, C.M. Cluny avoue:
"Le
beau, vous en serez peut-être d'accord avec moi,
n'est qu'une vertu passive qui ne saurait nous toucher,
ni nous retenir, que lorsqu'on ne sait quoi d'inattendu,
ou d'étrange lui donne ce caractère unique
capable de régner en maître sur les sens
et sur l'esprit, plus encore selon notre nature que
selon les préjugés du monde
"
(Disparition d'Orphée)
Il
ne faut pas s'y méprendre. Rien de mystique à
tout cela, affirme le poète, dans la mesure où
pour lui, "il n'y a pas de dieux au-delà
de nos passions." (p.107). Cette fascination pour
la beauté, celle de la jeunesse, en particulier,
s'explique donc par son côté divin, au
sens antique du terme, bien entendu, c'est-à-dire
celui qui "naît de l'homme, pourtant le plus
néfaste des êtres humains". (p.107)
Claude
Michel Cluny : des figures et des masques est un livre
prenant, à lire et à méditer.
R.D.
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o Jalel El Gharbi, Claude Michel Cluny : des figures
et des masques, Editions de la Différence, 222
pages
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