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Manifestation et rencontre


Les Mercredis Culturels de l’Ambassade de Tunisie à Paris


 La vérité propre

 

La Presse Littéraire (Lundi 11 Juin 2007)
 

A gauche Madame Stoll-Simon en compagnie d'une invité

«A Tunis, dans l’ombre de la vieille Jamaâ el Zitouna, sous les voûtes emplies d’une pénombre bleuâtre, où des ouvertures espacées jettent de brusques rayons de lumière, nette et vivante, il est une cité privilégiée où règne un discret silence comme oppressé par le voisinage de la mosquée, grande à elle seule comme une petite ville…» 
Ainsi parlait de Tunis  en 1899 Isabelle Eberhardt. Peu nombreux sont ceux qui, dans notre pays, connaissent bien ce nom et pourtant Isabelle Eberhardt est une véritable légende. Son destin fut étroitement lié à l’histoire de l’Afrique du Nord en général et de l’Algérie, en particulier. En allant dans ce pays partager la vie des autochtones, à cette période tumultueuse de son histoire, cette jeune aristocrate d’origine russe fait figure de pionnière.

Dans le cadre des «Mercredis de l’ambassade» de Tunisie à Paris, devant une foule nombreuse et attentive, Mme Catherine Stoll-Simon, journaliste et poétesse, auteure d’un essai, Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt  (Tarik Editions, 2006), a brossé, mercredi 30 mai dernier, un tableau admirable de celle que l’on nommait communément «L’aventurière du désert».

Dans son allocution de bienvenue, l’ambassadeur de Tunisie, M. Raouf Najar, a présenté Mme Catherine Stoll-Simon en des termes chaleureux. Elle est, dit-il, une «nomade moderne», qui tente de «s’orienter» et comme elle se décrit elle-même «une enfant adoptée de la Tunisie», profondément attachée en particulier au sud tunisien. Comme Isabelle Eberhardt, cette figure attachante en rupture de sa culture, Mme Stoll-Simon est une poétesse et une journaliste, «envoûtée par l’ailleurs, cherchant à assouvir sa quête de spiritualité».

«Les souvenirs de Tunisie me hantent», avouait Isabelle Eberhardt et pourtant elle n’effectua qu’un bref séjour dans ce pays, quelques jours à Tunis et deux mois aux environs de Sousse en 1899, séjour qui lui inspira pourtant deux œuvres : Heures de Tunis et Un automne dans le Sahel tunisien. C’est  cet itinéraire tunisien qui a attiré l’attention de Mme Stoll-Simon, car dit-elle, dans son introduction, les études inspirées par la destinée d’Isabelle Eberhardt sont nombreuses. Et pourtant aucune ne s’est attardée sur le périple tunisien, la brève carrière de la jeune femme s’étant entièrement déroulée en Algérie. 
Une héroïne shakespearienne 
«Atypique» : c’est l’adjectif qui revient le plus souvent à l’esprit quand on aborde ce personnage. Et atypique, Isabelle Eberhardt l’était à plus d’un titre. Se référant aux us et coutumes de l’époque, la conférencière souligna longuement les rapports de force, les pressions de toutes sortes exercées par la société coloniale qu’Isabelle Eberhardt dut affronter dès son arrivée à Bône avec sa mère. Animée d’une grande soif de justice, désireuse de partager avec les autochtones les mêmes valeurs arabo-musulmanes, elle se convertit à l’Islam et épouse Slimène, simple spahi dans l’armée coloniale. Elle demeurera fidèle à elle-même et à ses engagements jusqu’à sa mort tragique, survenue en Algérie, lors d’une crue d’un oued, à Aïn Sefra, le 21 octobre 1904, alors qu’elle n’avait que 27 ans.

 Telle une héroïne shakespearienne, Isabelle Eberhardt possède sa vérité propre et ses traits particuliers, traits qui ressortent avec d’autant plus de force dans les diverses biographies que la morale est trop souvent mise à contribution. Comme Desdémone, Juliette ou encore Cléopâtre, elle lutte et combat comme tout un chacun, mais pas comme les rois et les grands de ce monde;  elle ne  lutte pas  pour  le pouvoir et la domination et sa vie n’est pas pleine de «bruit et de fureur», comme on peut le supposer, au vu de ses aventures dans le désert et ailleurs; et parce qu’elle ne détruit pas et ne s’autodétruit pas, sa lutte n’est pas non plus pour la survie.

Le mérite de Mme Stoll-Simon, c’est précisément d’avoir su rendre, grâce à un travail de «déconstruction», la singularité de cette jeune femme, la vérité propre, alors que les sources manquent et qu’il n’est guère aisé de plonger dans l’univers d’un passé lointain pour tenter de deviner les motivations profondes et secrètes qui avaient  poussé la jeune Isabelle à changer de statut et même d’apparence. Mme Stoll-Simon a  recours non seulement aux nouvelles et reportages d’Isabelle Eberhardt qui, tous, font état du choc que provoquent en elle ses découvertes, mais également à sa correspondance, en particulier les lettres échangées avec le jeune Tunisien, Abdelwahab, fils du gouverneur de Mahdia. 
Audacieuse et visionnaire 
Ainsi, par exemple, à propos des déguisements masculins qu’elle a dû porter pour sillonner  les pistes sahariennes : «Sous un costume correct de jeune fille européenne, je n’aurais jamais rien vu. Le monde aurait été fermé pour moi car la vie extérieure semble avoir été faite pour l’homme et non pour la femme».

La conduite d’Isabelle Eberhardt pouvait paraître atypique à une période où le colonialisme, considéré alors comme un nouvel humanisme, tenait un discours sur la culture de l’Autre largement  prédominant,  mais force est de reconnaître que cette conduite est, en elle-même, un défi audacieux qui témoigne du tempérament ô combien visionnaire de cette jeune femme. Pour preuve, son engagement politique à Genève pour l’indépendance de la Macédoine, son adhésion au mouvement réformateur «Jeunes Turcs», ses prises de position sur les aberrations et dérives religieuses de tous bords ou encore son témoignage sur la condition féminine.

Destins croisés ? Il nous faut souligner, en conclusion, cette formidable empathie qui lie la conférencière à son héroïne. Aragon disait : «Tout ce qui n’est pas moi est incompréhensible».  En ce mercredi 30 mai 07, en cet endroit emblématique qu’est l’ambassade de Tunisie, il nous a semblé, pourtant, que les deux femmes, par leurs itinéraires, leurs convictions vis-à-vis des valeurs arabo-musulmanes, enfin par leur aspiration à un monde meilleur, généreux et tolérant, ont fini par faire table rase de tous les préjugés, témoignant ainsi de la possibilité offerte à tout un chacun de communiquer, voire de communier avec l’Autre, en dépit de tous les obstacles.

 Par Rafik DARRAGI

 

 

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Œuvres de Catherine Stoll-Simon : 
Le Cercle Intime (Poésie), 2001

Goût de lumière ( Poésie), Maison de poésie de Tunis, 2006

Mise en être, Poèmes ontologiques, L’Harmattan, 2006

Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt,Tarik Editions, 2006 
 

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Œuvres d’Isabelle Eberhardt: 
Le Trimardeur (Roman), Fasquelle, Paris, 1922

Ecrits sur le sable (t. 1) (Récits), Grasset et Fasquelle, 1988

Ecrits sur le sable (t. 2) (Récits), Grasset et Fasquelle, 1990

Lettres et Journaliers (Lettres), Actes Sud, 1992

Dans l’ombre chaude de l’Islam (Récits), Actes Sud, 1996

Yasmina et autres nouvelles algériennes (Nouvelles), Liana Levi, 1998

 Notes de route. Maroc - Algérie - Tunisie (Récits), Actes Sud, 1998

 Ecrits intimes. Lettres aux trois hommes les plus aimés (Lettres) - Payot, 1998

Un amour d’Algérie (Nouvelles), Editions Joelle Losfeld, Paris, 1998

 Ecrits intimes (Correspondance), Editions Joelle Losfeld, Paris, 1998

L’Ecriture de sable (Récits), Editions Barzakh, Alger, 2002

Au pays des sables (Nouvelles), Éditions Joelle Losfeld, Paris 2002

 Sud Oranais (Journal), Editions Joelle Losfeld, Paris 2003 
 

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Ouvrages sur Isabelle Eberhardt : 
Edmonde Charles-Roux, Nomade j’étais, les années africaines d’Isabelle Eberhardt (Biographie) - Éditions Grasset, Paris, 1995

Mohammed Rochd, Isabelle Eberhardt, le dernier voyage dans l’ombre chaude de l’Islam (Essai) - ENAL, Alger, 1991

Annette Kobak, Isabelle Eberhardt. Vie et mort d’une rebelle (Biographie) - Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1988

Simone Rezzoug, Isabelle Eberhardt (Recueil) - Éditions OPU, Alger, 1985

Françoise D’Aubonne Vie d’Isabelle Eberhardt (Biographie) - Éditions Flammarion, Paris, 1968

Jean Noel, Isabelle Eberhardt, l’aventureuse du Sahara (Essai) - Éditions Baconnier, Alger, 1961

Cecily Mackworth, Le Destin d’Isabelle Eberhardt (Essai) - Éditions Fouque, Oran, 1956

Robert Randau, Isabelle Eberhardt: notes et souvenirs (Essai) - Éditions Charlot, Alger, 1945

Ernest Mallebay, Isabelle Eberhardt et Victor Barrucand, cinquante ans de journalisme (Essai) - Éditions Fontana, Alger, 1938

Raoul Stephan, Isabelle Eberhardt ou la révélation du Sahara (Essai) - Éditions Albin Michel, Paris, 1934

 

 

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