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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie
(04 Février 2008)

 

 La vérité historique

 

L’histoire est souvent prétexte à lire, à travers des faits, des complots, des conflits, politiques ou religieux, d’un passé lointain, le monde contemporain.
Mahmoud Wardany, écrivain et journaliste à l’hebdomadaire littéraire Akhbar al-Adab depuis sa création en 1993, s’en est inspiré pour son roman, La prairie parfumée, qui vient de paraître aux Editions Sindbad/Actes Sud.
Publié au Caire en 1998 sous le titre Al-Rawd al-‘âtir (en référence à l’ancien livre bien connu du cheikh Nefzâwî, brièvement mentionné, page 156), ce roman se présente, à première vue, comme une analyse des rapports hommes/femmes dans la société égyptienne contemporaine. A travers des brèches de la mémoire, notamment celle de Eqbal, une cairote revenue d’Allemagne pour les funérailles de sa mère, l’analyse se réduit à une sorte de déconstruction de certains clichés sur la femme soumise.
A trente-neuf ans, Eqbal se retrouve de nouveau dans l’appartement familial de Bab el-Khalq, au Caire. Désormais, elle n’a plus à s’occuper que d’elle-même. Seuls lui restent  ses deux frères : Ramzi, l’aîné, «ce fils hautain et arrogant que sa mère avait cessé de voir de longue date.» (p.21). Homme d’affaires véreux, marié à Sabrine, fille d’un cafetier revendeur de drogue, et Chaker, le frère cadet qui, ne sachant comment repartir dans la vie après avoir, à quarante-neuf ans, quitté femme et enfants à la suite d’un malheureux placement immobilier, s’était installé de nouveau dans l’appartement de ses parents.
En s’émancipant, Eqbal ne s’est pas, pour autant, démarquée de son groupe. Bien qu’elle ait définitivement  renoncé à la défense de cette communion d’idées, de sentiments qui l’avaient poussée, dans sa jeunesse, à adhérer  au mouvement révolutionnaire, elle  est restée attachée aux us et coutumes de la société égyptienne. Les huit ans d’exil en Allemagne consacrés à la poursuite d’une hypothétique thèse d’état en littérature arabe lui ont fait perdre sa vitalité créatrice mais ils n’ont en rien ébranlé sa décision de retourner vivre dans son pays natal. Bien que dépressive, elle est décidée à éviter le déracinement et à conserver sa sociabilité: "Aujourd’hui, elle sortira. Elle passera la journée dehors, quoi qu’il lui en coûte. Elle ira voir Beheya au journal et si elle ne la retrouve pas, elle ira chez elle à Choubra. L’essentiel, c’est qu’elle quitte son fauteuil face à la Citadelle dont la coupole scintille sous le doux soleil hivernal. Quoi qu’il en soit, tu es à Bab el-Khalq, se dit-elle. Tu as la maison de ta mère, son lit, tu as Chaker avec toi. Tu parles comme tu penses, sans avoir à chercher tes mots, sans avoir à penser d’abord et à parler après. Dieu sait que cela t’a perturbée, au point que tu ne t’en es pas encore complètement remise." (p.92).

Au gré de la mémoire
Comme dans beaucoup de romans modernes, le lecteur navigue au gré des mémoires. A celle de Eqbal et de son frère Chaker s’ajoutent celle de Ossama el-Mawardy, l’amoureux de Eqbal devenu «khirti» ou «chasse-touristes» par la force des choses, et celle de la tante Beheya. Cette dernière, militante politique de la première heure, et veuve de longue date, vit en solitaire depuis que  ses deux fils l’ont quittée pour s’établir à l’étranger.
Pourtant, La prairie parfumée ne se réduit pas à ces tranches de vie. A  bien le  lire, le roman est une conception originale, réfléchie du roman historique. Sous la forme d’un scénario d’un film que Chaker prépare depuis des années sur la révolte initiée par  le nationaliste égyptien Ahmad Orabi en 1882 contre la présence anglaise, Mahmoud Wardany  présente en réalité une fresque historique où, habilement, se mêlent le présent et le passé, l’Histoire et le cinéma. Respectant tout au long du livre la chronologie et la linéarité des faits historiques, il retrace avec force détails une page glorieuse de l’histoire égyptienne jusqu’ici peu connue:  «Intérieur nuit, chez Orabi. Le colonel Abddel-Aal Helmi, commandant du régiment soudanais stationné à Torah; le capitaine Khedr effendi, de la même brigade; Ali Fehmi, commandant de la garde khédiviale à la caserne d’Abdine, accompagné du capitaine Muhammad Ebeid, du même régiment, le capitaine Alfi Youssef  du 4e régiment d’infanterie, celui qui est commandé par Orabi ; le lieutenant-colonel Ahmed Abdel-Ghaffar, du régiment de cavalerie. Orabi enfin, qui donne lecture de la pétition qu’il va présenter à Riaz Pacha, accompagné d’Abdel-Aal Helmi et Ali Fahmi. C’est une démarche sans précédent dans l’histoire du pays … » (p.67).
Le cadre reste, bien entendu, la vieille ville du Caire et ses points de repère historiques comme le palais d’Abdine, les vestiges de l’enceinte de Bab el-Nasr ou encore la Citadelle que Chaker aperçoit de la terrasse de l’appartement familial de Bab el-Khalq : «Extérieur jour : la Citadelle à l’aube. La caméra se déplace pour embrasser le panorama, tandis que le soleil se lève derrière elle, puis le générique commence. A la fin du film aussi, tel qu’il se l’imagine, après les dernières scènes sur Orabi et ses camarades en exil à Ceylan, on verrait Orabi de retour au Caire, vaincu, arpentant les rues et les places qu’il a parcourues quelques années plus tôt en leader de la révolution…» (p.98).
Ce roman offre peut-être une vue quelque peu idéalisée, voire déformée, de cette révolte. Les historiens purs et durs peuvent être dépités ; c’est leur droit. Pourtant, pourquoi faut-il que l’auteur conçoive coûte que coûte l’authentification comme clef de voûte de son roman ? En se référant  à une figure célèbre, bien connue, n’a-t-il pas le droit de se réclamer de la vérité historique ? En définitive, comme tout bon roman historique, parce qu’il entrouvre des espaces imaginaires et qu’il glorifie une épopée arabe relativement peu connue, enfin parce qu’il est peut-être un engagement, dans la mesure où aujourd’hui, l’engagement est de mise, La prairie parfumée peut servir de base à d’utiles réflexions.

 

Rafik DARRAGI

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Mahmoud Wardany, La prairie parfumée, roman traduit de l’arabe (Egypte) par Richard Jaquemond, Sindbad/Actes Sud, 184 pages.

 

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