Mahmoud Wardany, écrivain et journaliste à
l’hebdomadaire littéraire Akhbar al-Adab
depuis sa création en 1993, s’en est inspiré
pour son roman, La prairie parfumée, qui
vient de paraître aux Editions Sindbad/Actes
Sud.
Publié au Caire en 1998 sous le titre
Al-Rawd al-‘âtir (en référence à l’ancien
livre bien connu du cheikh Nefzâwî,
brièvement mentionné, page 156), ce roman se
présente, à première vue, comme une analyse
des rapports hommes/femmes dans la société
égyptienne contemporaine. A travers des
brèches de la mémoire, notamment celle de
Eqbal, une cairote revenue d’Allemagne pour
les funérailles de sa mère, l’analyse se
réduit à une sorte de déconstruction de
certains clichés sur la femme soumise.
A trente-neuf ans, Eqbal se retrouve de
nouveau dans l’appartement familial de Bab
el-Khalq, au Caire. Désormais, elle n’a plus
à s’occuper que d’elle-même. Seuls lui
restent ses deux frères : Ramzi,
l’aîné, «ce fils hautain et arrogant que sa
mère avait cessé de voir de longue date.»
(p.21). Homme d’affaires véreux, marié à
Sabrine, fille d’un cafetier revendeur de
drogue, et Chaker, le frère cadet qui, ne
sachant comment repartir dans la vie après
avoir, à quarante-neuf ans, quitté femme et
enfants à la suite d’un malheureux placement
immobilier, s’était installé de nouveau dans
l’appartement de ses parents.
En s’émancipant, Eqbal ne s’est pas, pour
autant, démarquée de son groupe. Bien
qu’elle ait définitivement renoncé à la
défense de cette communion d’idées, de
sentiments qui l’avaient poussée, dans sa
jeunesse, à adhérer au mouvement
révolutionnaire, elle est restée attachée
aux us et coutumes de la société égyptienne.
Les huit ans d’exil en Allemagne consacrés à
la poursuite d’une hypothétique thèse d’état
en littérature arabe lui ont fait perdre sa
vitalité créatrice mais ils n’ont en rien
ébranlé sa décision de retourner vivre dans
son pays natal. Bien que dépressive, elle
est décidée à éviter le déracinement et à
conserver sa sociabilité: "Aujourd’hui, elle
sortira. Elle passera la journée dehors,
quoi qu’il lui en coûte. Elle ira voir
Beheya au journal et si elle ne la retrouve
pas, elle ira chez elle à Choubra.
L’essentiel, c’est qu’elle quitte son
fauteuil face à la Citadelle dont la coupole
scintille sous le doux soleil hivernal. Quoi
qu’il en soit, tu es à Bab el-Khalq, se
dit-elle. Tu as la maison de ta mère, son
lit, tu as Chaker avec toi. Tu parles comme
tu penses, sans avoir à chercher tes mots,
sans avoir à penser d’abord et à parler
après. Dieu sait que cela t’a perturbée, au
point que tu ne t’en es pas encore
complètement remise." (p.92).
Au gré de la
mémoire
Comme dans beaucoup de romans modernes, le
lecteur navigue au gré des mémoires. A celle
de Eqbal et de son frère Chaker s’ajoutent
celle de Ossama el-Mawardy, l’amoureux de
Eqbal devenu «khirti» ou «chasse-touristes»
par la force des choses, et celle de la
tante Beheya. Cette dernière, militante
politique de la première heure, et veuve de
longue date, vit en solitaire depuis que
ses deux fils l’ont quittée pour s’établir à
l’étranger.
Pourtant, La prairie parfumée ne se réduit
pas à ces tranches de vie. A bien le lire,
le roman est une conception originale,
réfléchie du roman historique. Sous la forme
d’un scénario d’un film que Chaker prépare
depuis des années sur la révolte initiée
par le nationaliste égyptien Ahmad Orabi en
1882 contre la présence anglaise, Mahmoud
Wardany présente en réalité une fresque
historique où, habilement, se mêlent le
présent et le passé, l’Histoire et le
cinéma. Respectant tout au long du livre la
chronologie et la linéarité des faits
historiques, il retrace avec force détails
une page glorieuse de l’histoire égyptienne
jusqu’ici peu connue: «Intérieur nuit, chez
Orabi. Le colonel Abddel-Aal Helmi,
commandant du régiment soudanais stationné à
Torah; le capitaine Khedr effendi, de la
même brigade; Ali Fehmi, commandant de la
garde khédiviale à la caserne d’Abdine,
accompagné du capitaine Muhammad Ebeid, du
même régiment, le capitaine Alfi Youssef du
4e régiment d’infanterie, celui qui est
commandé par Orabi ; le lieutenant-colonel
Ahmed Abdel-Ghaffar, du régiment de
cavalerie. Orabi enfin, qui donne lecture de
la pétition qu’il va présenter à Riaz Pacha,
accompagné d’Abdel-Aal Helmi et Ali Fahmi.
C’est une démarche sans précédent dans
l’histoire du pays … » (p.67).
Le cadre reste, bien entendu, la vieille
ville du Caire et ses points de repère
historiques comme le palais d’Abdine, les
vestiges de l’enceinte de Bab el-Nasr ou
encore la Citadelle que Chaker aperçoit de
la terrasse de l’appartement familial de Bab
el-Khalq : «Extérieur jour : la Citadelle à
l’aube. La caméra se déplace pour embrasser
le panorama, tandis que le soleil se lève
derrière elle, puis le générique commence. A
la fin du film aussi, tel qu’il se
l’imagine, après les dernières scènes sur
Orabi et ses camarades en exil à Ceylan, on
verrait Orabi de retour au Caire, vaincu,
arpentant les rues et les places qu’il a
parcourues quelques années plus tôt en
leader de la révolution…» (p.98).
Ce roman offre peut-être une vue quelque peu
idéalisée, voire déformée, de cette révolte.
Les historiens purs et durs peuvent être
dépités ; c’est leur droit. Pourtant,
pourquoi faut-il que l’auteur conçoive coûte
que coûte l’authentification comme clef de
voûte de son roman ? En se référant à une
figure célèbre, bien connue, n’a-t-il pas le
droit de se réclamer de la vérité
historique ? En définitive, comme tout bon
roman historique, parce qu’il entrouvre des
espaces imaginaires et qu’il glorifie une
épopée arabe relativement peu connue, enfin
parce qu’il est peut-être un engagement,
dans la mesure où aujourd’hui, l’engagement
est de mise, La prairie parfumée peut servir
de base à d’utiles réflexions.