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Littérature:

La Presse Vendredi 28 Mai 2004

Checkpoint, récit de Azmi Bishara

Traduit de l'arabe (Palestine) par Rachid Akl

Wajd

Par Rafik DARRAGI

En ces moments douloureux où la Palestine pleure la disparition de son leader charismatique, un livre - un de plus - sur la souffrance endurée par le peuple martyr vient d'être publié par Actes Sud. Checkpoint est écrit par Azmi Bishara, un Arabe israélien. Né à Nazareth en 1956, Azmi Bishara fonde l'Union des étudiants arabes en Israël puis part pour l'Allemagne où il obtient un doctorat en philosophie à l'université Humboldt de Berlin. Il rejoint ensuite l'université de Bir Zeït de Ramallah où il devient chef du département de philosophie. Fondateur du Rassemblement national démocratique (Balad), un parti laïque de gauche, il est depuis 1996 député à la Knesset. Azmi Bishara a publié une dizaine d'ouvrages en arabe, en hébreu et en allemand, dont Un Livre sur Jérusalem et La Rupture du discours politique.

Checkpoint est sa première œuvre littéraire. Quoiqu'elle apparaisse quelque peu déstructurée temporellement, l'œuvre,"un kaleidoscope de choses vues", offre pour cadre une seule ligne de fuite : le checkpoint, c'est-à-dire le barrage militaire, devenu l'un des plus douloureux symboles de l'oppression. Installés par les forces d'occupation, ils "barrent aux gens les chemins de la vie". (p.10)

Mais innombrables et polymorphes, les chemins de la vie en Palestine occupée sont comme le phénix, cet oiseau mythologique : ils renaissent vite de leurs cendres. Poussée par une force insidieuse et une foi qui reste de granit, la population palestinienne fait preuve d'une admirable capacité de rebondir dans l'adversité car, une fois désorganisée, la vie ne tarde pas à reprendre son cours. Une profonde mutation sociologique prend alors forme, à partir et autour du checkpoint, précisément :

"Les bouchons donnent naissance au commerce des carrefours. Le stationnement des voitures est l'espace vital des marchands, qui se précipitent alors vers elles. Cet arrêt forcé est le piège dans lequel tombe l'acheteur malgré lui". (p. 44)

Mesure humiliante et vexatoire, ces obstacles hideux qui hérissent aujourd'hui le paysage palestinien, deviennent, du coup, la prise de conscience identitaire de tout un peuple, un peuple qui se montre souvent d'une patience infinie comme si le temps se trouvait du coup aboli, même dans les cas les plus urgents, lorsque un simple déplacement relève du cauchemar:

"Un soldat procède à la fouille de l'intérieur de l'ambulance. La femme gémit. Plus elle gémit et plus les soldats sont déterminés à exécuter avec intransigeance leur mission de maintien de l'ordre." (p.56)

Contrairement à l'ouvrage de Sayed Kashua, Les Arabes dansent aussi, (Editions Belfond), (Cf. La Presse du 12/05/04), Checkpoint n'est pas une quête d'identité derrière laquelle se profile la tragédie du peuple palestinien. Point d'humour grinçant non plus ; mais l'arrière-plan, la guerre qui n'en finit plus, la perte de l'épanouissement humain, la vie constamment en porte-à-faux, toujours sur la corde raide, sont là, perceptibles à travers des épisodes de vie tragiques, des photos de situations parfois cocasses, mais tous rendus sur le vif, avec une émotion constante, même si le ton est loin d'être combatif.

Checkpoint nous rappelle plutôt Reflets sur un mur blanc, de la jeune Arabe israélienne, Adania Shibli, (Cf. La Presse du 31 mai 04) où le personnage central est une petite fille qui, devenue adulte, acquiert une dimension allégorique : celle d'une patrie déchirée. Checkpoint commence et se termine par deux chapitres où le personnage principal est Wajd, la petite fille de l'auteur. Wajd symbolise, elle aussi, cet amour infini qui lie les Palestiniens à leur terre déchirée. En effet,"wajd" est le terme qui évoque l'une des sept "stations" de l'amour chez les mystiques, où ce qui prédomine est "la douleur d'être séparé de l'aimé, même en sa présence, la douleur du désir, toujours insatisfait, de s'unir à lui".

C'est d'ailleurs, pour mieux souligner ce symbolisme que les deux chapitres s'intitulent "Mahthom" et "Chalons", respectivement. Le premier, "Mahthom" est la "prononciation enfantine et angélique du terme hébraïque mahsoum" ; il signifie barrage. Le deuxième,"Chalons", est lui aussi une déformation, la petite fille percevant à sa manière le monde où elle vit:

"Il s'agit là de Sharon, le Premier ministre de l'Etat du checkpoint et son premier soldat dans cette période de la vie de Wajd." (p.338)

Les écrivains et poètes qui trouvent leur inspiration dans le drame palestinien sont légion ; mais à propos du terme "Chelons", je voudrais ici signaler brièvement l'œuvre relativement inconnue de Georges Chelon, à la fois poète, peintre et chanteur. Dans son recueil intitulé Au-dessus des nuages, (Edition Christian Pirot), ce messager de paix, cet aède des temps modernes, parle ainsi de la Palestine:

R.D.

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Azmi Bishara, Checkpoint, récit traduit de l'arabe (Palestine) par Rachid Akel, Actes Sud, 342 pages.

Monsieur 1

Comment

Vous qui avez cent fois plus que d'autres souffert

Qui n'avez même pas l'alibi de la guerre

A l'abri d'un blindé, de sang-froid, pouvez-vous

Tirer sur un enfant qui vous jette un caillou

*-*-*-*

Enfant

Tombé au champ de pierres un matin de juillet

Ton sang

Rougit encore les mains de ceux qui t'ont tué

*-*-*-*

Artistes

Peintres et musiciens, poètes et chanteurs

Que les mêmes racines rattachent au même cœur

Daignez qu'à votre voix modestement je mêle

La mienne afin que règne la paix en Israël

Georges Chelon
(Au-dessus des nuages p.164-165 Edition Christian Pirot)

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