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Youssef
Seddik ou ‘le travail de culture’(Le
13/12/2006)
Son
Excellence L'Ambassadeur de Tunisie à Paris, M. Raouf
Najar, accueillant le
philosophe et islamologue Youssef Seddik, qui était
accompagné du
professeur Jean-Michel Hirt, psychanalyste et professeur
de
psychopathologie à l’université de Paris 13. C'était à
l'occasion de la rencontre-débat tenue dans le cadre des
"mercredis culturels de l’Ambassade".

Dans
le cadre de ses mercredis culturels, l’Ambassade
de Tunisie en France a organisé une rencontre-débat
le mercredi 13 décembre avec le philosophe et
islamologue Youssef Seddik autour de ses derniers ouvrages
: Nous n’avons jamais lu le Coran et Juifs, Chrétiens,
Musulmans, Lectures qui rassemblent, Lectures qui séparent.
En
cette période pleine d’effervescence et
de tension entre le monde occidental et le monde musulman,
parler de l’islam n’est pas chose aisée.
Youssef Seddik ne l’ignorait pas. On se souvient
de l’émoi suscité en 2004 lors de
la publication du numéro hors série de
la revue Cités consacré à «L’islam
en France» (PUF). Youssef Seddik était
l’un des neuf islamologues de renom ayant contribué
à ce numéro et qui avaient alors publié
un communiqué dans lequel ils s’élevaient
contre la présentation de l’ouvrage, la
dénonçant comme une «récupération».
Ils avaient écrit: «La présentation
prétend inscrire l’ensemble des articles
dans une vision simpliste d’affrontement qui n’est
pas la nôtre. Nous nous désolidarisons
du ton et de la thèse de la revue, qui s’écartent
à l’évidence de l’analyse
scientifique».
Il faut donc être armé comme Youssef Seddik,
non seulement d’une profonde connaissance du Coran
et des textes fondateurs de la Tradition islamique mais
aussi d’un savoir parfait et actif des cultures
pour pouvoir s’aventurer sur ce terrain. L’éminent
islamologue l’a fait calmement, avec brio et sensibilité,
mercredi dernier, devant un auditoire nombreux et attentif.
Auparavant, dans son allocution de bienvenue, l’ambassadeur
de Tunisie en France, M. Raouf Najjar, a salué
en Youssef Seddik l’homme à «la plume
indocile» et «irrévérencieuse»
du temps où il était à La Presse
de Tunisie. Il est, dit-il, «surtout habité
par une cause, d’une correction, d’une foi
presque mystique, que la pensée profane n’est
jamais profanatrice».
Dans
le droit fil de la pensée freudienne
Ce
fut ensuite autour de M. Jean-Michel Hirt, psychanalyste
et professeur de psychopathologie à l’université
de Paris 13, de présenter longuement l’œuvre
de Youssef Seddik. Il faut préciser, à
cet effet, que Jean-Michel Hirt est l’auteur de
deux essais parus chez Grasset: Le miroir du Prophète
(1993) et Vestiges du Dieu, Athéisme et religiosité.
Pour témoigner, dit-il, de l’apport de
cette œuvre «à ce que Freud appelait
le travail de culture, c’est-à-dire à
cet échange spirituel et conflictuel entre les
cultures que Freud considérait comme la seule
alternative à la guerre entre ce qu’il
appelait les individus-peuples», le professeur
Hirt propose trois noms : Ibn Arabi, Freud et Henry
Corbin. «C’est, dit-il, de leur impact sur
ta réflexion que je vais chercher à t’interroger».
Fort des multiples «points de jonctions»
qui le lient à son ami Youssef Seddik, Jean-Michel
Hirt se propose de «faire un pas de plus»
dans le cheminement balisé par l’auteur
de Nous n’avons jamais lu le Coran et Juifs, Chrétiens,
Musulmans, Lectures qui rassemblent, Lectures qui séparent.
Interrogeant son ami, «de longue date sur la trace
des Grecs dans la parole coranique», il demande
«comment l’opération symbolique dont
témoigne le Coran à l’égard
du paganisme antérieur a été enclose
dans une régression idéologique».
Jean-Michel Hirt note à ce propos que Youssef
Seddik s’est inscrit «dans le droit fil»
de la pensée freudienne telle qu’elle figure
à propos de «l’origine égyptienne
de Moïse», démontrant «que l’origine
du monothéisme ne se trouve pas à l’intérieur
du peuple hébreu qui s’en fera le porte-parole,
mais à l’extérieur de ce peuple».
«Dans l’histoire du pharaon Akhénaton»,
explique Jean-Michel Hirt, «fondant le culte du
dieu unique pour la première fois dans l’histoire
humaine, son disciple le plus audacieux, Moïse,
une fois restauré le panthéon égyptien,
après la chute d’Akhénaton, confiera
aux hébreux le dépôt monothéiste».
Selon ce psychanalyste, «la leçon de Freud
est claire; elle guide ta route me semble-t-il, à
savoir l’origine n’est jamais dans le Même
mais dans l’Autre; à l’origine il
y a l’altérité, seul remède
contre l’intolérance et le fanatisme dont
le fantasme de la pureté des origines est gros
de tous les génocides passés et à
venir, ce meurtre de l’Autre».
Les derniers essais de Youssef Seddik, affirme Jean-Michel
Hirt, sont de véritables manifestes; ils ont
la particularité d’insister sur l’absence
du monde hellénique, absence qui «a donné
une naissance faussée à des mots précis,
des portraits travestis à des personnages reconnaissables,
des cours déviés à des éléments
repérables dans l’histoire du monde antique.
C’est dans ces textes, poursuit-il, que Youssef
Seddik en appelle à la levée du ‘‘refoulement
du message coranique en Occident’’.
Jean-Michel Hirt conclut sa présentation en affirmant
que son ami, qui, désormais, a pris «place
dans cet espace de spéculation théorique»,
a réussi à restituer, grâce au sens
de l’altérité qui anime sa pensée,
et à son «talent de traducteur mis au service
du Coran», «un rapport nouveau à
partir de l’héritage grec que les Arabes
avaient reçu et transmis à l’Occident».
«Une ruse de la raison»
Dans
sa réponse, Youssef Seddik a exprimé sa
joie et sa fierté de s’exprimer en ce lieu
emblématique qu’est notre ambassade. Conscient
que ses travaux touchent un sujet très sensible,
il remonte à sa «toute première
jeunesse» pour en révéler les sources
profondes. C’est donc selon un ordre chronologique,
à la lumière d’événements
historiques, qu’il retrace l’évolution
de sa perception du Coran. Adolescent, il vint à
apprendre «qu’en l’an 800, Haroun
Rachid traduisait Euclide» et que, à cette
époque précise, «Charlemagne venait
de créer l’école primaire».
Devenu professeur de philosophie, Youssef Seddik regrette
la hâte avec laquelle l’arabisation de cette
discipline a été introduite. Vraie «catastrophe»,
«un cataclysme» estime-t-il, aux conséquences
incalculables, qui l’obligea à démissionner
et quitter l’enseignement. Acte qu’il juge
par ailleurs «quasiment suicidaire» qui
l’a amené à choisir le reportage
de guerre pour le compte de La Presse. Sur les champs
de bataille, au Soudan, au Tchad, au Yémen, il
n’oublia jamais «la pensée du Coran,
la pensée de cette pensée qui a été
enfouie dans nos cités, dans le culturel, dans
la mécanisation, dans le dogmatisme que la Tunisie,
au moins, tenait à secouer». Youssef Seddik
cite trois exemples survenus au début de l’Indépendance:
la polygamie, la répudiation unilatérale
et l’interdiction de l’adoption. C’est
à «travers cette réflexion sur ce
que la Tunisie depuis Tahar Haddad a voulu faire …
que je me suis dit: je n’ai pas la stature de
Freud et la Tunisie n’a pas la stature de l’Europe
de l’époque ou de Vienne de l’époque,
pour que je puisse être dans le même parcours
parallèle que Freud et l’Europe».
Youssef Seddik a longuement insisté sur l’importance
de la clarté de l’analyse dans la science
de l’étude des textes coraniques, surtout
ceux qui portent sur les relations inter-religieuses.
C’est de cette interprétation que dépend
notre perception de l’Autre. Il y a des textes
dont l’interprétation est restée
immuable; d’autres ont été interprétés
en fonction de la nécessité du moment.
«Ce n’est pas l’exégète,
dit-il, mais son époque qui abroge le texte».
Et Youssef Seddik d’avouer qu’il a dû
recourir à «une ruse de la raison»
(Héraclite et Aristote sont bel et bien des créatures
de Dieu ) pour justifier son point de vue concernant
les limites que d’aucuns voudraient imposer à
la lecture du texte sacré. Il précise
que le point de rupture se situe à l’époque
des Omeyyades et que, par conséquent, la tâche
est trop lourde, et qu’elle incombe, en réalité,
à tous les gens de bonne volonté.
C’est un désir, après tout, naturel
que de vouloir convaincre, surtout si l’on est,
comme Youssef Seddik, porté par la foi. L’homme,
au cours de ce débat, reste, bien entendu, convaincu
que ses travaux favorisent la compréhension mutuelle
et la tolérance réciproque; il n’a
pas cherché à transmettre sa foi; il n’a
pas attisé les craintes ni lancé des projections
alarmistes, mais en pédagogue averti, il a tout
simplement cherché à expliquer, à
convaincre.
R.D.
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Youssef
Seddik est né à Tozeur en 1943. Il est
agrégé de philosophie et anthropologue.
Il a été journaliste à La Presse
avant de se consacrer à la recherche et à
l’écriture. Parmi les autres œuvres
de Youssef Seddik, citons : Peuples maudits, illustrateurs
Philippe Teulat et Philippe Jouan: Alef, cop. Genève,
1989 ; Abraham, illustrateur Benoît de Pelloux:
Alef, cop. Genève, 1989; Le Travail du Coranique,
Ecole des hautes études en sciences sociales,
Paris, 1995; Dits du Prophète: Sindbad/Actes
Sud, 1997; Le Coran, autre lecture, autre traduction:
Ed. Barzakh, 2002 et Aube, 2006; Sur les traces des
Arabes et de l’islam, illustrateur Olivier Tallec:
Gallimard, 2004 et Qui sont les Barbares : Itinéraire
d’un penseur d’islam: Aube, 2005.
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