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Triomphe ou rivalité des systèmes de valeurs :
La Presse de Tunisie (page littéraire)
du lundi 27 octobre
Peut-on, aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, ignorer le fameux postulat «l’homme est un loup pour l’homme» ? Comment occulter ces fractures et ces inégalités toujours porteuses d’une violence insidieuse ?
Il est vrai que ce phénomène de la violence, tel qu’il se présente dans la réalité, est difficile à appréhender tant sa nature est protéiforme. Mais une chose est sûre : il en va de la pérennité de l’Homme puisque cette violence est d’autant plus destructrice qu’elle est inhérente à la morale sociale qui règle et régit la collectivité où il vit, une morale sociale construite selon des principes intangibles et des traditions immémoriales, censée le protéger mais qui, aujourd’hui, de toute évidence, pose problème.
Car, que peut-on constater de nos jours, sinon que chaque société, chaque région de la planète, tente de moraliser le phénomène de la violence, en établissant des règles qui consacrent, d’une manière ou d’une autre, les mœurs du temps généralement admises. Ces règles, partie intégrante des traditions orales ou écrites, forment donc la substance d’un certain nombre de codes qu’il importe de respecter. Comme on le devine, cette manière de concevoir la violence à travers «un système de valeurs» n’a pas manqué d’attirer l’attention des philosophes à l’écoute de leurs temps. C’est le cas, par exemple, de Monique Castillo, professeur de philosophie à l’université Paris-XII, et, par ailleurs, grande amie de la Tunisie. Elle vient de signer un ouvrage intitulé : Le Pouvoir: puissance et sens, paru cette année aux Editions Michalon dans la collection «Le bien commun».
«Avec le phénomène de la mondialisation, écrit M. Castillo, l’usage de la violence tend à se réclamer d’un système de valeurs qui témoigne, pour une région de la planète ou une génération d’individus, du désir de jouer un rôle dans le monde d’une façon non plus politique, mais culturelle.» (p. 8). (En appendice (p. 115), le lecteur trouvera un tableau récapitulatif des trois systèmes de valeurs en usage : le «prémoderne», le «moderne» et le «postmoderne»).
Et M. Castillo de se demander : «Est-ce, aujourd’hui, le triomphe final d’un système de valeurs ? Celui du monde occidental qui reconnaît à tout homme une valeur (droits de l’homme) ou bien le “Commencement d’une rivalité mondiale entre les systèmes de valeurs”, c’est-à-dire «le Choc des civilisations» comme le prédit le politologue américain Samuel Huntington ?
Bien que cette dernière hypothèse fasse fi des multiples interactions de la vie moderne en prétendant figer les cultures et les identités, elle a certainement de quoi séduire certains analystes en mal d’explication ; la conjoncture, il est vrai, s’y prête. Mais avec tact, en pédagogue avertie, M. Castillo évite les terrains minés, refuse d’émettre un jugement de valeur.
L’interprétation du pouvoir
Après avoir rappelé la genèse des raisons de la domination, puis insisté sur l’importance de certaines idées comme le «consentement à l’obéissance», le «commandement de la loi» et «l’intégration dans un ordre», au sens éthique comme au sens politique du terme, M. Castillo, dans la 2e partie de son livre, se pose la question suivante: «Quand on se trouve dans un monde où il n’existe plus d’ordre, ni cosmique ni sacré, plus d’ordre hiérarchique, comment alors pense-t-on le pouvoir ?».
Or, aujourd’hui, à cause de «la mobilité des influences», telles que la guerre et le travail, la nature même du pouvoir a changé. Ces influences, explique M. Castillo dans la troisième partie de son livre, ont transformé la nature du pouvoir et sont devenues, de la sorte, des «processus de mobilisation dont l’extension est planétaire» (p. 80). Elles sont en passe de devenir plus efficaces que les mobiles subjectifs habituels qui poussent l’homme à rechercher le pouvoir, tels que l’esprit de conquête ou de domination. M. Castillo cite à ce propos le livre de E. Jünger Le Travailleur (1932) où le philosophe affirme que la figure du Travailleur ne fait que légitimer «les moyens techniques qui ont mobilisé le monde…». Ainsi, affirme M. Castillo, «la technique devient le pouvoir du pouvoir, et elle est sans maître» (p. 80).
Faut-il le préciser ? C’est un but fort louable qui a incité M. Castillo à rédiger cet ouvrage. En effet, ce travail se veut avant tout «une classification simplifiée des conflits de pouvoir en vue d’en prévenir l’irruption.» (pp. 7-8). Ce qui, évidemment, n’entache en rien sa valeur scientifique. Il est le fruit «d’une démarche empirique engagée au sein d’un groupe de recherche sur la gestion des crises… La gestion des crises (étant) une activité qui se développe de plus en plus au sein des Etats ou des grandes entreprises, dont la fonction est de prévenir les conflits afin de rendre possible une résolution par des moyens non violents» (p. 8).
De ce fait, écrit M. Castillo, le pouvoir devient «un instrument de recours supra légal» dont la légitimité reste à prouver : «Le pouvoir est une réalité dont on se méfie, que l’on craint et que l’on combat ; il est aussi une réalité que l’on souhaite inspirer, renforcer ou transformer. Aujourd’hui, dans le cadre de la communication mondialisée, la diversité, la mobilité et parfois la contradiction des attentes placées dans le pouvoir rendent son interprétation particulièrement difficile» (p. 5).
Un livre à lire et à méditer.
Rafik DARRAGI
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Le Pouvoir : puissance et sens, de Monique Castillo, Editions Michalon, collection «Le bien commun», 126 pages.
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